Entre biologie, physiologie, cognition et engagement moral
Introduction
Le « will to go », que l’on pourrait aussi nommer « l’élan vital », est l’un des phénomènes les plus fascinants chez le chien de traîneau. Il traduit une sorte d’euphorie canine parfois proche de la transe, une envie toujours renouvelée de tirer ainsi qu’une persistance dans l’effort emmenant le chien toujours plus loin. Les attelages canins les mieux préparés parcourent parfois des distances de plusieurs centaines de kilomètres dans des conditions climatiques rudes. Cependant, le « will to go » même avec des attelages modestement entraînés s’exprime tout autant. Il est constaté tant par les mushers chevronnés que par des novices ou des personnes extérieures à cet univers.
Qu’est-ce qui peut donc motiver ainsi les chiens au point de transformer parfois un départ d’attelage en une transe collective ?
Il y a 30 ans, l’explication qui m’en avait été donnée était que l’enthousiasme des chiens de traîneau était liée à un comportement de chasse. Cette hypothèse s’appuyait sur le fait que les inuits utilisaient leurs chiens non seulement pour l’attelage et le port de bâts mais aussi pour chasser l’ours. Cette hypothèse s’appuyait aussi sur une donnée récente, l’introduction d’un pourcentage plus important de chiens de chasse scandinaves dans la génétique des chiens de traîneau. A l’époque, je n’étais pas convaincu par cette explication car le milieu du mushing que je côtoyais était plutôt pauvre en interprétation du monde canin, comme en théorisation de la pratique.
L’expression « will to go » simplifie et condense en une formule frappante ce qui est vécu par les mushers dans la relation quotidienne avec leur chiens d’attelage. Que l’on parte pour une course de trois kilomètres ou que l’on soit au départ de la Yukon Quest, cette joie est commune aux chiens et cette expérience est partagée par tous les mushers.
Toutefois, ayant moi-même vécu tant de fois cette joie canine collective, plongé dans cette euphorie et en être un acteur, le mystère s’est plutôt épaissi. La formule cache un impensé et ma quête s’est saisie de l’enquête.
Si l’on demande aux mushers d’expliciter ce qu’ils entendent par « will to go », peu d’entre nous sommes en mesure de développer un discours précis. En effet, l’élan du chien est perçu, ressenti et même reconnu mais il est rarement conceptualisé. Dans les formations professionnelles d’attelage canin, il ne fait l’objet d’aucun contenu théorique, ni d’un développement pédagogique précis.
D’autre part, l’expression « will to go » me semble finalement peu utilisé par les mushers entre eux. Cette formule frappante, qui condense une expérience, m’apparaît plutôt comme une expression idiomatique employée en situation de récit, de communication ou de pédagogie. Elle est utilisée dans les discussions entre musher et néophyte dans un contexte de médiatisation de son identité sportive ou professionnelle ou d’explication partielle d’une incompréhension. Il s’agit de dire quelque chose sans dire quoi de manière précise. Il s’agit bien d’un angle mort dans la pratique.
Dans la littérature scientifique anglo-saxonne, cette expression n’apparaît pas comme terme technique consacré. Les travaux parlent plutôt de « drive, motivation, willingness to run and pull, endurance reward ». Chez les mushers, cet élan vital se traduit parfois par « go drive, go power, desire to run, motivation to pull, attitude, ou encore heart (dans un sens affectif) ». Il semble plutôt que l’idiome « will to go » soit une importation lexicale sans ancrage culturel réel. On peut supposer qu’en Europe, notamment en France, cette formule a été emprunté comme une expression technique, une sorte d’anglicisme “de terrain” conférant de la légitimité au locuteur.
Elle joue le rôle d’un signe d’appartenance à une culture perçue comme nord-américaine et pionnière.
Cette appropriation produit un effet d’exotisme sémantique par l’utilisation d’une expression anglaise vaguement technique, utilisée pour désigner une réalité vécue intensément, mais qui reste difficile à conceptualiser.
Dans quelques documents des fédérations sportives d’attelage canins (FFST, IFSS,) on trouve bien le terme “will to go” utilisé comme indicateur comportemental attendu chez le chien d’attelage.
Il s’agit donc moins d’un concept stabilisé traduit par une expression idiomatique que le symptôme d’un impensé qui appelle à être considérée à la croisée de l’expérience, du récit et de la science.
L’hypothèse SEEKING (système dopaminergique)
La première hypothèse que je voudrais développer va dans le sens des premières intuitions des mushers. Il s’agit de l’exaptation de la pulsion de pistage chez le chien et de l’activation du système SEEKING, comme un état émotionnel d’anticipation et de motivation, renforcé par la pratique collective de l’attelage. En effet, chez le chien de traîneau, la traction collective reproduit plusieurs caractéristiques du pistage telles que l’orientation unidirectionnelle de l’effort, l’anticipation du chemin à parcourir, la progression vers un horizon non défini mais stimulant, ou encore le partage d’une activité coordonnée.
Dans le sillage du philosophe Baptiste Morizot, dans son livre « Sur la piste animale », je pense que la chasse envisagée sous l’angle du pistage, c’est-à-dire la recherche de traces, de nourriture, la poursuite sensorielle et cognitive, est un comportement ancestral profondément gratifiant pour les humains et non-humains.
La situation d’attelage chez les chiens de traîneau pourrait en être une forme exaptée, c’est à dire une dérive évolutive de la fonction originelle de pistage chez le chien générant une euphorie motrice. Il s’agirait donc d’un détournement adaptatif du comportement de pistage réinvesti par les canidés dans le contexte du traîneau à chiens. Dans le mushing, cette exaptation est renforcée par la dimension sociale (plusieurs chiens attelés ensemble), ainsi que par la rythmique de l’activité qui produit un état émotionnel parfois proche de la transe.
Jaak Panksepp, pionnier des neurosciences affectives, définit SEEKING comme un système motivationnel fondamental chez les mammifères. L’activation du système SEEKING a été identifié en situation de quête et d’anticipation chez l’animal humain ou non-humain lorsqu’il explore et cherche de l’information. La nouveauté d’un paysage, les odeurs rencontrées sur la piste, la simple possibilité d’un horizon renouvelé, activent ce système dopaminergique qui transforme la traction en joie motrice.

Le circuit SEEKING produit une émotion positive de type « euphorie active », qu’on peut considérer comme une forme d’élan vital. Il est activé par toute situation qui implique un objectif à poursuivre, qui déclenche une anticipation excitante, tout en canalisant l’attention et la locomotion. SEEKING s’active avant la récompense et se nourrit de l’anticipation et de l’excitation de la quête. Toutefois, le SEEKING ne suffit pas à expliquer la persistance d’un effort prolongé et structuré chez le chien de traîneau. D’autres hypothèses doivent être avancées pour couvrir le spectre des situations rencontrées et ouvrir la question plutôt que de la clore.
Hypothèse physiologique et métabolique
La physiologie particulière des chiens nordiques leur permet de soutenir des efforts d’endurance prolongés, grâce à leur métabolisme qui possède des capacités oxydatives exceptionnelles lorsqu’ils sont correctement entraînés. La sécrétion d’endorphines au-delà d’un certain temps de course produit différents types d’effets anti-stress, antalgiques, euphorisants qui soutiennent l’effort sur la durée. D’autre part, des études récentes mettent aussi en avant l’hypothèse d’une griserie motrice, du type « Runners’s high », chez le chien engagé dans un effort d’endurance, notamment par la présence de neurotransmetteurs, les endocannabinoïdes. « « Les endocannabinoïdes (eCB) sont des neurotransmetteurs endogènes qui semblent jouer un rôle majeur dans la génération de récompenses en activant les récepteurs cannabinoïdes dans les régions cérébrales de la récompense pendant et après l’exercice. »(1)
Pourtant, chaque musher constate régulièrement, lors de sorties longues, que la motivation de son attelage de chiens fluctue. Le « will to go » n’est pas un continuum d’énergie, d’attention et de motivation s’activant au départ d’une sortie et disparaissant lorsque le but est atteint. Il est constitué de brèches, d’aspérités qui l’altèrent durant une course. Sur les courses de très longue distance, Lance Mackey évoquait de possibles ruptures de motivation chez ses alaskans huskys, parfois pendant plusieurs kilomètres.
L’hypothèse cognitive
Ce « will to go » n’est pas uniforme ; il varie d’intensité selon les individus et de nombreux facteurs. Cette motivation se renforce, par exemple, au moment des virages ; elle peut se relâcher sur les longues lignes droites monotones et se réactiver à l’approche d’un but, d’une nouveauté dans le paysage (entraînement de nuit par exemple) ou lorsque dans une compétition un attelage rattrape un concurrent. Effluves animales ou rencontres inopinées de potentiels proies réveillent aussi des chiens qui semblaient bercés par leur rythme de croisière. Ces variations soulignent l’importance des dimensions cognitives et des divers stimuli rencontrés lors d’une sortie attelée. Ces stimuli valident l’idée d’un dialogue permanent entre l’attelage et son environnement ; le milieu coproduisant ainsi la motivation.
L’anticipation de l’arrivée, perçue par les chiens ou induite par le musher (changement de ton, encouragements…) est aussi une expérience singulière de fluctuation de la motivation.
Le principe d’un conditionnement canin par renforcements positifs ou négatifs lorsque l’attelage est engagé dans des parcours répétitifs peut aussi être convoqué. Les chiens vont ainsi adopter les mêmes résolutions motrices aux mêmes endroits, anticiper les directions, voire pour certains chiens leaders très autonomes, décider du chemin le plus court pour revenir au chenil avec un haut degré de motivation. Cette hypothèse validerait l’idée d’une motivation extrinsèque, induite de l’extérieur par la répétition. Mais elle est beaucoup moins compatible avec le principe d’itinéraires inconnus des chiens, donc moins renforcés, sur lesquels pourtant l’engagement et la motivation canine ne baissent pas.
Le » will to go » peut ainsi être lié aux perceptions que les chiens ont de leur environnement et des évènements qui leurs sont associés, comme par le dialogue permanent qu’ils entretiennent avec l’écosystème de la pratique attelée et la lecture imagée que leur puissant odorat leur permet de réaliser.

L’hypothèse de synchronisation sociale
Un autre facteur essentiel lié à l’envie d’explorer et de tirer est la dimension collective. La synchronisation sociale du groupe de canidés, associée à la confiance accordée par les chiens au musher, crée une dynamique émotionnelle partagée ; une sorte de contagion affective dont le point d’orgue est le moment précédent le départ de l’attelage. Ainsi, le rythme du groupe amplifie l’élan individuel de chaque chien. La traction se transforme alors en une expérience de cohésion et d’entraînement mutuel, renforcée par la hiérarchie fonctionnelle à l’attelage, qui positionne les leaders (chien de tête) en élément clé de cette dynamique groupale. L’autonomie des leaders, leur capacité à lire l’espace et adapter leur vitesse, leur trajectoire (ex : accélération avant une montée), leur capacité de gestion de l’imprévu participe à la motivation du collectif de chiens et au maintien d’une stabilité émotionnelle dans des groupes où la contagion des affects entre individus est forte.
L’hypothèse morale
Enfin, une hypothèse plus morale mérite d’être envisagée, celle de l’engagement des chiens dans un travail. Les mushers admettent communément que leurs chiens travaillent. Cependant, ce constat ne dit rien du niveau d’implication des chiens et de la traduction déduite par le musher. L’angle exclusif de l’utilisation des capacités motrices, de la force, de l’énergie rendue par les chiens suffit aux relations instrumentales mais ne dit rien de la part créative et de l’autonomie canine dans l’action de traîne.
Le « travailler animal », perspective inspirée notamment en France par les travaux de la sociologue Jocelyne Porcher, invite à dépasser une vision mécaniste pour reconnaître la dimension éthique du compagnonnage homme-animal et la possibilité d’une expérience inter-espèces décentrée du discours de l’exceptionnalisme humain et de la domination. Jocelyne Porcher a notamment étudié ce que certains animaux mettent en place pour combler l’écart entre le travail prescrit (tirer un traîneau, par exemple) et le travail réel (les aléas rencontrés sur la piste, les imprévus tels le manque de vision dans une tempête, l’humeur du musher, la diminution physique d’un membre de l’équipe…). Cet écart demande aux chiens de mobiliser leur subjectivité et d’accorder leur réponse à la situation, à la demande du musher, voire même d’improviser.
Le chien de traîneau en situation de travail n’est pas seulement un corps en mouvement, il est aussi un être doué d’agentivité. Il s’engage dans d’une activité finalisée qu’il connaît et qu’il peut transformer de l’intérieur. Il peut stopper son mouvement ou le nuancer en modifiant sa force de traction ; il peut se décentrer de son activité de traîne en se fixant sur une odeur ; il peut interroger du regard le musher lorsqu’il ne comprend pas un arrêt, une direction. Il peut signifier sa lassitude ou sa fatigue voire son désintérêt ou au contraire son désir de continuer à relancer la dynamique collective en augmentant sa force de traction pour créer de la vitesse. Il participe ainsi à une entreprise commune qui donne sens à sa propre action et mobilise des affects. Le déplacement tracté dépasse le stade fonctionnel pour s’inscrire dans un rôle. Sa contribution lui offre une place dans un groupe et l’inscrit dans une communauté de sens.
Le musher qui forme ses propres chiens sait aussi que dans son groupe canin déjà constitué certains « connaissent le job » et sont d’excellents enseignants. Ils vont permettre à de jeunes chiens en formation, de comprendre ce que l’on attend d’eux, de prendre place dans ce mouvement conjoint, de s’arrêter, de démarrer, de tourner à droite à gauche, de faire demi-tour, d’accélérer, de doubler un autre attelage, un piéton, un cycliste, de rester concentrer lorsqu’un animal sauvage traverse la piste.
A titre personnel, j’explore depuis de nombreuses années un système éducatif simple dans notre collectif hybride homme-animal, qui consiste à dire que lorsque un chien sait quelque chose, il peut l’enseigner à un autre. Ce système n’est pas exclusif et demande quelques nuances, car ce qui est appris peut autant servir le collectif que le desservir. Il a pour mérite de fluidifier les passages d’information, de gagner en horizontalité dans l’expression des formes de pouvoir et de favoriser l’autonomie canine comme la confiance mutuelle.

Le « will to go » est ainsi un formidable marqueur de l’implication et des attentes joyeuses du chien lorsqu’il participe au travail attelé dans une dynamique de co-responsabilité avec son référent humain. Son absence témoigne d’une difficulté et signale au musher attentif qu’il est nécessaire d’agir et de comprendre cette baisse de motivation et d’implication. Cette responsabilité commune induit aussi une co-vulnérabilité, car la disparition de cet enthousiasme moteur et cognitif signe la fin de l’aventure attelée. Depuis toujours, les mushers ont bien compris tout l’intérêt de préserver cet élan vital à l’attelage en sélectionnant des traits génétiques qui le favorisent que ce soit dans un contexte utilitaire, de survie ou de compétition. Si la course de traîneau à chiens a indéniablement favorisé l’augmentation des capacités motrices des chiens, rien ne dit qu’elle ait participé à une augmentation génétique de la motivation canine en situation attelée.
Ouverture
Le « will to go » est une dynamique complexe où s’entrelacent la biologie, la physiologie, la cognition et le sens moral. Comprendre cette pluralité nous invite à reconnaître la richesse de la motivation canine à l’attelage, à développer une écoute plus fine des conditions de pratique, à complexifier les approches. D’autres hypothèses pourraient sans doute être explorées et participer à nourrir et compléter la compréhension de ce phénomène. Je pense, notamment, à la sélection par les éleveurs canins de traits comportementaux liées à l’investissement dans le travail à l’attelage et donc au choix minutieux des reproducteurs.
D’autre part, l’ hypothèse du plaisir du jeu et du mouvement pourrait certainement aider à mieux décrire ce phénomène de motivation extrême, lorsque, par exemple, des scènes de poursuite, de combats sont mimées par les chiots et certains adultes dans un contexte de tolérance et de développement de l’affinité collective ; la dynamique de l’attelage pourrait s’envisager alors comme reproduisant un contexte de poursuite sans objet, ouvert par l’horizon du jeu et du mouvement.
Les études sur le flow animal-humain et les synchronies émotionnelles et motrices, notamment en équitation ou dans l’agility, pourraient également donner des pistes de compréhension qui n’ont pas été explorées dans ce texte.
L’exploration en attelage canin, par le simple fait d’atteler des chiens et de s’engager sur une piste ou un sentier, comble en totalité l’ensemble des besoins homme-chien de traîneau. Comme j’ai tenté de le montrer, l’enthousiasme exprimée par les chiens constitue un processus multi-factoriel non linéaire et donc profondément vivant.
La recherche de la performance qui s’incarne tant dans les mesures de soins, d’entraînement, de nutrition, de conditionnement, de contention des chiens, parfois présentée voire enseignée comme constitutive du mushing lui-même participent très certainement au maintien d’un haut degré de motivation chez les chiens de traîneau. Cependant, la recherche de performance et son corollaire compétitif détourne toujours l’objet premier du « will to go » qui est la joie motrice, l’anticipation d’une exploration, la coordination collective et l’engagement dans un travail où s’exprime tant une responsabilité qu’une vulnérabilité dans le compagnonnage humain-chien. Ces éléments se suffisent à eux-mêmes pour créer un monde cohérent, vivant et joyeux pour les chiens comme pour le musher.
Cet hold-up relationnel, effectué par le musher compétiteur ou le musher professionnel, m’apparaît comme une forme douce d’exploitation. Douce, car majoritairement ces mushers ont le souci du bien-être de leurs chiens. Exploitation, car la performance n’a aucun sens dans une perspective canine. Elle ne renvoie jamais aux chiens et à leurs besoins réels mais bien à l’individu humain qui, pour des raisons diverses, implique son groupe canin dans ce type d’activité ; la valeur ajoutée pour le collectif homme-chien semble plutôt pencher vers le bénéfice humain. Pour le dire plus radicalement, entraîner ses chiens suffit à répondre aux besoins du collectif. Les impliquer dans une activité de confrontation à d’autres attelages est une expérience sociale humaine qui mobilisent des valeurs de négation symbolique des autres tout en s’accordant à celles de destruction des écosystèmes de pratique du mushing. (Ce paradoxe ne peut pas être développé ici et demande de nombreuses nuances. Il fera l’objet d’un autre article)
Ainsi, un pas de côté, nous invite à regarder le « will to go » non comme un ingrédient nécessaire à une réussite sportive mais bien comme la trace joyeuse d’un comportement millénaire en évolution, une joie sans objet qui s’anime lorsque simplement un horizon s’ouvre.

» L’élan vital » ou « Will to go » échappe à toute clôture scientifique. Il se déploie dans les interstices du vivant, là où la joie motrice devient aussi un langage, ou la quête s’offre en écoute à ce qui se passe.
Toutes ces pistes, évoquées plus haut, visent à prolonger l’attention, à offrir d’autres approches rarement convoquées dans les relations mushisantes.
Ce mystère d’élan partagé entre l’humain et le chien que connaissent tous les mushers, je l’envisage comme un mouvement sans objet, une joie d’exister ensemble sur la piste sans véritable horizon, comme une émotion qui n’est jamais comblée par un objectif ou par une récompense. Ce mystère se dilue simplement dans la fatigue ou dans l’obscurité d’une ligne d’arrivée puis se réactive après quelques heures de sommeil, au chaud, en boule dans un lit de paille.
Tableau récapitulatif des hypothèses du « Will to go »
| Hypothèse | Description synthétique | Forces de l’hypothèse | Limites / critiques | Indicateurs observables |
Hypothèse SEEKING (système dopaminergique / exaptation du pistage) | un état motivationnel ancestral lié au pistage, activant le système SEEKING (Panksepp). Euphorie d’anticipation et de quête partagée dans le mouvement collectif activant un système dopaminergique | Fondement neurobiologique solide ; explique la joie motrice anticipatrice ; rend compte de la motivation au départ d’une course et pendant. | N’explique pas la persistance prolongée ; réduction biologisante possible ; difficilement mesurable en contexte naturel. | Tension corporelle joyeuse avant le départ ; vocalisations ; relance spontanée à l’attelage |
Hypothèse physiologique et métabolique | Résulte d’un état d’endurance où endorphines et endocannabinoïdes produisent un effet euphorisant (« runner’s high ») soutenant l’effort. | Base corporelle mesurable ; cohérente avec les effets connus de l’exercice prolongé ; appuie la motivation sur la physiologie. | Ignore les variations de motivation ; biologisation excessive ; peu explicative du départ dans l’euphorie. | Endurance constante ; relâchement puis relance naturelle ; difficulté à stopper certains chiens. |
Hypothèse cognitive | La motivation varie selon les stimuli (odorat) environnementaux et l’anticipation du but. Dialogue attentionnel entre chiens, musher et milieu. | Explique les fluctuations de motivation ; met en avant l’apprentissage et la perception ; compatible avec le rôle du leader de l’attelage | Distinction difficile entre causes internes/externes ; risque de réduction au conditionnement. | Attention accrue dans les variations du terrain ; adaptation du rythme ; anticipation du retour, comportement du leader, prise d’indices olfactifs. |
Hypothèse de synchronisation sociale | Le will to go émerge d’une contagion émotionnelle et motrice : énergie collective, confiance, transe groupale et cohésion de l’attelage. | Explique la puissance du départ ; prend en compte la dimension relationnelle ; cohérence de groupe. | Peut négliger les motivations individuelles ; difficilement quantifiable ; risque de mimétisme social. | Vocalisations collectives avant le départ ; synchronisation des allures ; retour à la cohésion après perturbation. |
Hypothèse morale / travail animal | Le will to go manifeste un engagement volontaire et éthique du chien dans un travail partagé avec un humain. Le chien trouve du sens, une place et une forem de reconnaissance dans le collectif. | Donne une valeur éthique et relationnelle ; reconnaît la subjectivité et la co-responsabilité ; approche du compagnonnage inter-espèces. | Difficile à objectiver sans anthropomorphisme ; nécessite une observation longue ; risque d’interprétation morale excessive. | Ajustement de la traction ; regard vers le musher ; transmission de savoirs ; relance pour soutenir le groupe, « sérieux » sur la piste |
| Hypothèses complémentaires | Description | Indicateurs potentiels |
| Plaisir du jeu / mimétisme social | L’attelage réactive des comportements de jeu coopératif et de poursuite sans objet, exprimant une dynamique joyeuse et une affinité collective. | Relances ludiques ; vocalises de jeu ; attitude détendue et confiante malgré l’effort. |
| Sélection comportementale | Le will to go pourrait avoir été favorisé génétiquement par la sélection de chiens à forte motivation coopérative et endurance émotionnelle. | Lignées présentant des constantes d’enthousiasme ; une stabilité du comportement motivé en conditions variables. |
| Flow interspécifique (synchronie émotionnelle et motrice) | Synchronie émotionnelle et motrice entre humains et chiens produisant un état de flow partagé où les deux espèces coexpérimentent la fluidité du mouvement. | Concentration commune ; coordination fluide sans commande ; communication implicite harmonieuse, documenté en agility |
(1) David A. Raichlen 1, Adam D. Foster, Grégory L. Gerdeman, Alexandre Seillier, Andrea GiuffridaPréparé pour courir : signalisation endocannabinoïde induite par l’exercice chez les humains et les mammifères terrestres, avec des implications pour « l’euphorie du coureur »).
QUELQUES SOURCES
Alcaro, A. & Panksepp, J. (2011). The SEEKING Mind : Primal neuro-affective substrates for appetitive incentive states and their control by learning and reward.
Davis, K. L. & Montag, C. (2019). Selected Principles of Pankseppian Affective Neuroscience. Frontiers in Neuroscience, 12:1025.Raichlen, D. A. et al. (2012).
Robinson, E. et al. (2021). Changes in behaviour and voluntary physical activity of sled dogs during an endurance training season
Li, M. F. et al. (2022). The activity patterns of nonworking and working sled dogs. Animals
Feddersen-Petersen, D. (2007). Social behaviour of dogs and related canids. Ethology Ecology & Evolution
Ding, J. et al. (2025). Gait Transitions in Load-Pulling Quadrupeds
Porcher, J. (2011). Vivre avec les animaux. Une utopie pour le XXIe siècle. La Découverte
Bekoff, M. & Byers, J. (1998). Animal Play : Evolutionary, Comparative, and Ecological Perspectives. Cambridge Univ. Press
Wolff, M., & Hausberger, M. (2015). Animal–Human Dyads : Synchrony and Communication
Morizot, B (2018) Sur la piste animale Actes Sud