Vers la fin du mushing en France ?

Introduction

Depuis la fin du 20ème siècle, le modèle économique touristique sur lequel les activités professionnelles d’attelage canin reposent, est confronté aux problématiques d’enneigement et de réchauffement des températures. Ces conditions environnementales menacent cette activité physique de disparaître dans les prochaines décennies. Le mushing français s’est construit sur un imaginaire hérité du Grand Nord que les mushers se sont appropriés et ont interprété localement. Penser le dérèglement climatique revient à repenser l’essence même de la pratique.
En France, les professionnels peinent à prendre en compte collectivement les effets du changement climatique, comme à politiser cet enjeu. Chacun cherche à s’adapter sans définir globalement le problème et sans conscientiser les défis pour la profession.
Les effets du dérèglement climatique sont significatifs. Ils s’intensifient depuis plusieurs décennies avec des hivers qui se rétractent, des températures globalement plus chaudes, des territoires qui se transforment, des stations de ski qui disparaissent. Bien évidemment, les mushers ont déjà commencé à intégrer les effets de ces transformations. Certains ont des préoccupations écologiques profondes. Cependant, vivant ces mutations environnementales de saison en saison, le professionnel cherche des adaptations en son lieu, pour ses chiens et son activité commerciale.

De mon point de vue, Il s’agit plutôt d’une incapacité à s’extraire collectivement de schémas de pensées qui ont structuré notre modèle de pratique depuis 40 ans. Ils agissent comme des freins à la transformation globale (modèle fédéral et valeurs de la compétition, formation professionnelle, tourisme de masse, type de relation au chien, relation à l’espace, privatisation des éco-systèmes, monopoles commerciaux). Ces résistances individuelles et systémiques sont rarement évoquées dans la profession.
L’aventure professionnelle avec les chiens de traîneau se déploie dans un environnement qui transforme tout rêve mushisant en marchandise. Ce modèle dissocie tous les éléments d’une expérience globale où se mêlent expérience de glisse et relation à l’animal. Il joue pleinement la course à la performance canine et humaine, comme celle de la performance technique, comptable et logistique.
Le modèle français ne nous apprend pas à dialoguer avec nos écosystèmes de pratique et à en être les porte-paroles, tout comme les protecteurs. Pour illustrer la difficulté à s’extraire des logiques structurant notre discipline, il suffit de comparer le système de formation français avec celui du Québec (Aventure Ecotoutisme Québec) qui est clairement installé dans le champ de la pratique « nature » et de l’accréditation, c’est à dire de l’engagement personnel et éthique.

Le sujet du dérèglement climatique n’est plus celui d’une simple adaptation matérielle et technologique mais celui d’une mutation profonde du cadre écologique, économique et culturel dans lequel notre activité existe. Tous les voyants sont au rouge, pourtant les saisons se succèdent dans une forme de résignation qui en appelle plus à la «débrouille » individuelle qu’à la saisie collective du problème.
Un récent colloque de professionnels du mushing s’intitulant «  Quel avenir pour la profession ? », a concentré sa réflexion sur des difficultés structurelles liées bien plus à des intérêts localisés qu’à une réflexion profonde sur l’avenir, incluant les enjeux climatiques, la transformation réelle du métier et des propositions d’ouverture.
L’ouvert ici n’est pas dans l’adaptation permanente aux difficultés climatiques et économiques, il est dans la conscientisation de la fin d’un modèle, dans l’accompagnement des mushers professionnels et de leurs chiens vers une transisition et dans la transformation progressive de la pratique.
Face à ces enjeux, deux voies semblent s’opposer. La première consisterait à subir les contraintes et s’adapter techniquement jusqu’à une disparition progressive du modèle actuel. Ce dernier bénéficiera aux structures professionnelles les mieux implantées ; celles qui ont contractualisé leur monopole sur des lieux hautement touristiques et en altitude. Le modèle s’effondrera par la base. La seconde consisterait à transformer la pratique pour lui offrir de nouvelles formes d’existence tout en accompagnant une transition.

Ce texte propose dans son développement un diagnostic si possible lucide, vécu de l’intérieur puisqu’il s’agit de mon quotidien. Il est au même titre nécessairement partisan et souhaite l’horizon d’une ouverture plutôt que celui d’une disparition progressive du mushing en France. Il associe parfois les pratiques professionnelles et celle de loisirs (randonnée et compétition) car, si leurs objectifs diffèrent, elles sont cependant engagées dans une même structuration de l’activité et concernées tout autant par les problématiques environnementales.
J’ai tenté d’écouter les résistances légitimes du terrain et d’ouvrir des perspectives. Le concept de « la tragédie des communs » et son prolongement avec les travaux d’Elinor Ostrom peuvent nous aider à poser plus clairement les enjeux de cette profession et plus largement ceux du mushing français. J’ai tenté de définir les contours de ce commun qui s’érode.
Bien évidemment, il s’agit là d’une réflexion qui prend au sérieux les prévisions du GIEC et les micro-signes que le terrain nous enseigne. Pour les mushers climato-septiques, la lecture risque d’être fastidieuse…

Un diagnostic climatique sans équivoque

Les données météorologiques sont nettes, les massifs français ont perdu entre 20 à 40 % d’enneigement hivernal en moyenne depuis 30 ans. Les hivers doux se multiplient, et les températures moyennes augmentent de manière continue.
D’ici 2050, à 1500 m d’altitude, les projections annoncent 40 à 70 % de jours d’enneigement en moins. Dans mon secteur d’activité, le Cantal et plus précisément dans la forêt de la pinatelle, les projections à 2030 annoncent une seule journée d’enneigement à 1200 m d’altitude par an. Cette journée correspond au nombre de jours avec plus de 50 cm de neige au sol entre le 1er novembre et le 30 avril.


Bien évidemment, des nuances sont à apporter localement. Certains sites en fonction de leur géographie (altitude, orientation au nord) pourront bénéficier de conditions plus froides plus longtemps. Cependant, ces exceptions ne peuvent masquer la tendance générale que constitue la réduction des fenêtres de pratique et des espaces dédiés à la neige. La durée et le niveau d’enneigement ne sont pas les seuls facteurs à prendre en compte. Les chiens ne peuvent pas travailler en sécurité au-dessus de 15 °C lorsqu’ils tractent des charges lourdes et au-dessus de 20 °C pour les activités plus légères (cani-randonnée).

Climat Couv. Ed. Robinson – Colfer, Donkin & Rigano

De plus, les mushers n’ignorent pas qu’un taux élevé d’humidité dans l’air augmente les risques de surchauffe canine. L’été, les prévisions d’ici 2030 sur mon secteur d’activité annoncent une multiplication par 5 des jours en «vagues de chaleur». Un jour est considéré en «vague de chaleur» s’il s’inscrit dans un épisode, se produisant l’été, d’au moins cinq jours consécutifs pour lesquels la température maximale quotidienne excède la normale de plus de cinq degrés.

Ainsi, la fenêtre annuelle où l’on peut atteler les chiens en sécurité et dans le respect de leur bien-être se referme sur une partie du territoire. Le démarrage des entraînement mi-août, comme je pouvais le faire il y a quelques années, se situe aujourd’hui plutôt mi-septembre ou en octobre et parfois uniquement de nuit ou très tôt le matin. Pour ma part, refusant de sortir mes chiens aux heures où la faune sauvage bénéficie de tranquillité, cette fenêtre est elle-même réduite par mon engagement éthique.
L’hiver alterne maintenant redoux et épisodes pluvieux ou neigeux, parfois de forte intensité. Les cumuls important de neige dans certains secteurs retardent la prise de conscience car ils entretiennent une forme de dissonance cognitive, entre connaissance des enjeux climatiques et épisodes météorologiques intenses (neige) qui contredisent l’argument rationnel.

Pression touristique et transformation des territoires

Le modèle du ski est sous perfusion financière depuis de nombreuses années. Il est confronté à des limites tant écologiques que sociales ( artificialisation des sols, émissions liées au transport, inégalités territoriales, modèle culturel).

Les stations de moyenne montagne se réorientent vers le tourisme « quatre saisons » avec plus ou moins de réussite ; contraintes par le racourcissement des périodes enneigées, l’augmentation de l’altitude plancher d’enneigement naturel, les risques économiques accrus pour les petites communes dépendantes du tourisme. Cependant, ces changements restent plutôt fidèles à une démarche fondée sur l’avantage concurrentiel.


Là où le mushing pouvait être un marqueur identitaire pour certaines stations, la demande se fragmente, se diversifie, et devient moins prévisible pour les professionnels. Certains territoires s’éloignent mécaniquement du mushing et la diminution des espaces de pratique produit une concentration de professionnels d’activités hivernales sur les mêmes secteurs, nécessitant des arbitrages et des mécanismes de protection.
Si la trajectoire climatique se poursuit, le mushing sur neige disparaîtra de nombreuses régions françaises, et se concentrera sur quelques couloirs d’altitude. Cette contraction territoriale entraînera de fait une baisse de la viabilité économique des structures déconcentrées des grands pôles touristiques et se situant en dessous de 1500 mètres, voire sur certains massifs en dessous de 1800 mètres d’altitude. Elle entraînera aussi de possibles phénomènes de concurrence, comme des difficultés à assumer les charges inhérentes au maintien d’un grand groupe de chiens. Elle invitera à une nécessaire diversification professionnelle ou pluri-activité. Ces stratégies sont déjà celles de certains professionnels, mais elles relèvent de trajectoires individuelles. Elle sont fondées sur les ressources personnelles du musher et sont à ce titre, sinon fragiles, au moins peu visibles.

Ce diagnostic n’annonce pas une disparition totale du mushing en France, mais la fin du modèle qui a structuré la pratique depuis 40 ans.
Certains mushers misent sur la transformation des activités de neige sur terre, ce qui d’ailleurs est pour beaucoup déjà une réalité. Mais cette pratique a un coût immédiat, l’augmentation du nombre de chiens à l’attelage pour le cani-kart ainsi que des risques plus élevés liés à une pratique en environnement plus chaud. D’autre part, le cani-kart ou la cani-rando peuvent jouer leur rôle d’activités tampon entre deux hivers, voire même, pour certains mushers, représenter les activités phares de leur modèle économique. Cependant, ces alternatives s’appuient sur un imaginaire puissant lié aux activités nordiques sur neige comme sur une conception du tourisme en pleine mutation. Les changements complexes en cours modifient les imaginaires tout comme les structures économiques qui gravitent autour du mushing (hébergements, commerces …) et l’organisation des vacances.
Si les structures professionnelles de mushing qui se sont créée il y a 20 ou 30 ans ont bénéficié d’autoroutes enneigées et de perspectives envisagées sur un modèle de croissance, les nouveaux acteurs du mushing professionnel doivent prendre en compte leur fragilité existentielle liées aux conditions de pratiques dont la dégradation s’accélère.


Le poids du modèle sportif dans l’imaginaire du mushing français

Le mushing français s’est construit peu à peu sur un modèle sportif hérité des années 1980–2000, où la culture de l’entreprenariat côtoyait celle de la performance et du fun : Vitesse, compétition, performance, nombres élevés de chiens, course aux lignées performantes, héroïsation des gagnants ou des aventuriers.

Cette structuration sportive a façonné tant les modalités d’entraînement (plan, objectifs, mesures, tests…), que celles de nutrition, de sélection des chiens, ou encore les choix du matériel (allègement, augmentation de la glisse…). Ce modèle sportif est à l’origine des représentations professionnelles (Éducateur sportif, animateur de balade en traîneau), des types de formations ((DEJEPS « Perfectionnement sportif »centré sur la technique et la pédagogie ou le Titre musher centré sur le développement d’une entreprise touristique). Il a participé à créer les attentes du public et des médias (le sport spectacle des courses alpines, les aventures des explorateurs), ainsi qu’à consolider la logique fédérale (fédérations, clubs, licenciés, éducateurs sportifs). Cependant, c’est toujours l’imaginaire nordique, la figure de l’aventurier et de ses chiens confrontés aux grands espaces enneigés qui continuent d’infuser dans le grand public et alimentent l’économie touristique.
Dans son essence, le mushing reste toujours ancré dans un imaginaire de contre-culture. J’ai développé cette hypothèse dans un autre article en utilisant les travaux du sociologue Alain Loret (1995).
Le modèle sportif fédéral de l’attelage canin en France, fragilisé par le changement du climat, est en roue libre. Il joue parfaitement son mécanisme de protection institutionnelle du récit sportif. Ces facteurs institutionnels contribuent à la difficulté de penser l’activité autrement, car le mushing reste envisagé sous l’angle unique de la sportification jamais sous celui de l’écologie.
Cette sportification conduit a une organisation stricte de l’activitéd’attelage canin. Elle définit ainsi la performance raisonnée (le résultat, la sélection, l’optimisation), l’accessibilité au grand public (on ouvre largement, on accompagne, on fait découvrir), la codification et la normalisation (on encadre, on régule, on protège juridiquement).

Ce processus envisage le chien comme outil de traction performant (efficacité bio-mécanique, optimisation par l’élevage et l’entraînement). Il se déploie dans la sécurité juridique et l’acceptabilité sociale ( ancrage autour des notions de responsabilité civile, de conformité professionnelle, d’encadrement du public, de droits des usagers, de prévention de l’accident, du litige et de la réglementation).

En résumé, les institutions sportives du mushing produisent des règlements centrés sur l’équité, des formats orientés vers la vitesse, des critères fondés sur la sécurité. Elles n’intègrent qu’à la marge l’impact écologique dans leurs régulations. Une mention du problème écologique apparaît bien dans des documents de la fédération française des sport de traîneau (FFST). Cette mention affiche sa volonté de participation à la réduction des émissions carbonées en organisant mieux le calendrier de courses et les déplacements des mushers. Il s’agit là, à l’évidence, de répondre à des incitations ministérielles et non d’ancrer la pratique dans un véritable souci écologique.


Les résistances et contraintes

Les ressorts de cette fuite en avant du mushing français sont profonds. La difficulté à prendre en compte collectivement le dérèglement climatique et la disparition des conditions de pratique, comme à considérer les implications immédiates pour l’avenir de la profession, pourraient être qualifiées d’irresponsabilité ou de manque de lucidité. Je préfère y voir des contraintes et des résistances qu’il est nécessaire de mettre à jour, telle une matière à partir de laquelle un dialogue honnête peut s’ouvrir. D’abord pour soi, puis pour envisager une action collective.

En outre, les effectifs importants de chiens rendent toute contraction d’activité extrêmement délicate. Il y a chaque jour un temps nécessaire et imcompressible aux soins du groupe de canidés. Cette présence quotidienne permet difficilement de faire autre chose.
Cet engagement laisse également peu d’espace pour mettre en perspective son activité dans un contexte plus global comme pour penser une transition stratégique.
Une fatigue chronique peut conjointement s’installer. L’équilibre pour durer dans la profession demande que le quotidien soit routinier et suffisamment stable. Cette stabilité, nécessaire pour les chiens et leur engagement tant sportif qu’affectif, a un coût. Elle réclame des investissements financiers dans des infrastrucutres durables, un climat familial et un réseau de sociabilités qui accepte une vie orientée en grande partie par l’univers des chiens de traîneau. D’autre part, cette vie ne s’impose pas au futur musher par des conditions extérieures, sauf pour de rares héritiers. Elle est souvent à inventer de toute pièce. Ainsi, une vie de musher est une création qui se tisse par la conjonction de conditions matérielles et environnementales, par un idéal de vie proche de la nature mais surtout par l’élaboration d’un substrat affectif puissant lié aux liens et relations que l’on nourrit quotidiennement avec le collectif canin. Ces relations anthropo-canines peuvent être pensées comme des liens familiaux, de tribu, de groupe, de communauté hybride, de meute… Quelle que soit cette conception, l’engagement est d’une nature différente d’un engagement professionnel contractualisé par le droit du travail, il s’agit d’un engagement moral qui va orienter les choix de vie.

Le mushing professionnel est le prolongement d’une passion dans laquelle se tisse des liens profonds avec un collectif de canidés. Il s’agit d’un artisanat dans lequel travail et vie privée ont bien plus que des porosités ; ces pôles de la vie sociale sont intimement mêlés. Ainsi, le quotidien du musher est lié à la vie des chiens dans ce qu’elle peut proposer de plus beau mais aussi de plus rude. L’affection mutuelle est nourrie par la bave et le sang, par la naissance et la mort, par le travail partagé et la recherche permanente d’un dialogue avec une autre espèce, par de multiples situations d’incompréhension mais aussi par l’étrangeté toujours renouvelée de ce compagnonnage millénaire, dans lequel le chien fait presque toujours le chemin que l’humain néglige.
Pour le musher, changer ou regarder autrement sa pratique c’est risquer de perdre ce qui le motive chaque jour à s’engager et à répondre. C’est aussi nuire à l’équilibre fragile créé entre passion et profession. Cette création, qui fait sens pour sa propre existence, est souvent le fruit d’un travail solitaire qui engage sa famille et ancre sur un territoire.

La précarité économique des structures professionnelles est génératrice de tensions pour les mushers et rend parfois difficile de penser le long terme de l’activité. Des cas de burn-out sont connus mais non référencés. De nombreux professionnels se sont endettés pour créer leur propre outil de travailleur indépendant, souvent comme chef d’exploitation agricole. La fluctuation des conditions météorologiques locales, des conditions systémiques du tourisme d’hiver et d’été ne laissent pas beaucoup de marges de manœuvre pour diversifier son activité économique ou s’engager dans la pluriactivité. Dégager une trésorerie pour remédier aux difficultés de la vie d’une entreprise demande quelques années de « galère ». Les efforts consentis renforcent tant le sentiment d’une vulnérabilité économique que celui de protectionnisme afin de conserver l’acquis.

L’évocation des problématiques climatiques peut être considérée par les mushers professionnels, comme une façon de fragiliser l’activité auprès du public et d’entamer la demande lors de la saison hivernale. En effet, la communication commerciale s’appuie encore sur le mythe et la magie de l’hiver, l’exotisme nordique des chiens de traîneau, mais aussi sur la nature vécue à travers les chiens dans ce quelle a de fascinant comme d’inquiétant. Le musher peut symboliser la capacité humaine à maîtriser le sauvage et à vivre dans des conditions extrêmes, même dans des conditions de station de ski, plus proches du monde de Dysney que de celui de l’aventurier.

Dans les débats que j’ai parfois pu avoir avec certains mushers, l’argument de l’impact négligeable du mushing sur le réchauffement climatique est régulièrement mis en avant. Il est couplé à celui d’une réponse nécessaire aux attentes du tourisme local. Les engagements pris sur un territoire vis à vis des stations de ski, des hébergeurs, des communes, des élus, sont eux aussi présentés comme importants et nécessaires à la viabilité de l’activité. D’une certaine manière, la responsabilité sociale du musher est opposée à sa responsabilité écologique et génère un immobilisme.
Dans l’ensemble, les mushers professionnels ont un rapport plus paysager qu’écologique à la nature. La nature, que je préfère nommer le vivant, se présente régulièrement dans l’univers mushisant comme un décor, une ressource, ou encore une ambiance qui sert de substrat aux pratiques d’attelage canin. S’il existe, le dialogue avec l’écosystème de pratique reste collectivement impensé. Ce rapport sensible à ce qui entoure le musher, et qui actuellement se dégrade sous de muliples pressions anthropiques, ne trouve aucun espace pour se partager, ni de mots pour créer du commun, encore moins de solidarités pour se politiser et le protéger.

D’autre part, le traîneau à chien par sa mobilité douce et l’imaginaire qu’il véhicule porterait en lui une image d’éco-responsabilité « naturelle ». Cette vision est très présente chez les mushers et participe aussi à fermer les yeux sur des comportements problématiques ou des options écologiquement critiquables, dans le but de conserver une image positive et cohérente à présenter tant au public qu’à soi-même.
L’utilisation du quad avec moteur allumé, pratique d’entraînement à laquelle souscrivent la plupart des mushers de longue distance, en est un exemple frappant.


L’utilisation de dameuse pour tracer des pistes afin de conserver la neige le plus longtemps possible et faciliter la glisse ne fait, quant à elle, l’objet d’aucun débat. Le damage transforme une pratique située en une activité formatée. Et si ce formatage existe bel et bien, que dit-il du mushing pratiqué pour soi, les chiens, le public, l’environnement naturel ?

De même, l’imbrication du mushing dans le modèle d’aménagement de la montagne par les stations de ski n’est jamais remis en cause. Ce modèle produit pourtant de nombreuses dissonnances écologiques.
Le travail des chiens n’y est jamais reconnu à travers sa composante coopérative, mais par la part d’exotisme nordique qu’il produit. Il est une variable qui doit être intégrée au dispositif technique de la station, totalement orienté vers la ressource touristique.
L’espace montagnard est lui-même géré en pistes, en sens de circulation, en stockage divers et parking, en modalités de sécurité, selon un dispositif technique tendu vers la ressource « tourisme ». Les mushers y sont des usagers comme les autres, animateurs du stand « traîneau » ; tentant avec application et professionnalisme de partager leur passion entre un cours de ski, des descentes de luge, une tarte aux myrtilles, l’odeur de frites des restaurants, la valses des motoneiges, des skis, des raquettes et des promeneurs.
Le milieu naturel est ainsi gérer tel une ressource. La saisonnalité implique un maximum de rendement. Ainsi, la relation homme-chien de traîneau est subordonnée à l’organisation de l’infrastructure touristique, calibrée aux normes saisonnières, aux règles de l’espace de pratique, aux décisions des responsables de la station, aux priorités économiques du territoire.

Un autre exemple de dissonance écologique est l’utilisation massive de la croquette pour nourrir de nombreux chiens. Cette pratique, totalement banalisée et massivement encouragée, fait l’impasse sur les conditions de sa fabrication en amont et, de fait, sur la caution donnée à un système de production industrielle de la viande aux origines difficilement identifiables. Ainsi le bien-être alimentaire des chiens de traîneau peut se trouver lié à l’exploitation et la souffrance d’autres espèces animales.
Encore ! Les chiens de traîneau du 21è siècle bénéficient en France de soins et de traitements médicaux particulièrement performants mais quid du positionnement du mushing sur l’expérimentation animale et notamment celle des chiens ?

Toutes les résistances à transformer le modèle obsolète de l’attelage canin sont individuellement et localement défendables. Si les justifications évoquées par les mushers semblent justes, c’est bien parce que ce modèle s’impose et est majoritairement accepté.
Faute de mise en commun d’un diagnostic national, de partage des coulisses de l’activité professionnelle, la croyance en un mushing universel s’est imposé, privilégiant paradoxalement la sportification et le tourisme à l’écologie.
Dans une conception où la nature est considérée comme une ressource renouvelable à l’infini, la focale sur le sport et le tourisme ont pu sembler des voies de développement « naturelles ». Toutefois, l’évolution des écosystèmes de pratique attelée remet en cause la viabilité du mushing sur le moyen terme.
Le sentiment d’être seul à contribuer à une pratique plus écologique, sans savoir ce que font réellement les autres, se transforme vite en refus de coopérer, voire en stratégie individuelle et opportuniste. Mais lorsque des efforts sont suffisamment partagés par un grand collectif, ils peuvent s’imposer comme de nouvelles normes sociales.

Le mushing récréatif, vendu par les professionnels de l’attelage canin en France, se présente comme un espace de liberté. Mais il n’existe qu’à l’intérieur d’un système productif qui en conditionne la possibilité.
Le temps de loisir des bénéficiaires est lui-même un temps productif différé. Le soin aux chiens dépend d’une économie industrielle florissante. La vie parfois idéalisée du musher est encadrée par les normes du travail et du tourisme, ponctuée par des moments de précarité et parfois le recours aux minimas sociaux.
Loin d’être un dehors, la « récréation » proposée par le mushing en France est juste une zone d’imbrication dans des logiques bien en place, un moment où se rejouent les logiques du pouvoir sous des formes sensibles, affectives et sportives.
Penser l’ouvert du mushing, c’est à dire la non-résignation à des logiques d’effondrement du système, ce n’est pas prétendre sortir de ce système, mais décider d’habiter lucidement ses contradictions. Il s’agit de faire émerger des pratiques qui, sans s’affranchir des contraintes légales et des responsabilités, en déplacent les lignes. Des pratiques qui réinventent localement la manière d’être avec le vivant. Il s’agit de manières différentes d’habiter les contraintes productives, en les transfigurant en expériences sensibles, éthiques et partagées.

La Tragédie des communs

Dans un article précédent, J’ai évoqué l’existence d’une maison commune aux mushers ainsi que des défis à relever ; celui climatique, celui de l’organisation de la filière professionnelle et celui de la relation homme-chien.
La « tragédie des communs » est un concept créé par l’économiste Garett Hardin. Il a été repris en écologie pour décrire un bien partagé qui se dégrade lorsque chacun maximise son usage individuel. Comment ce concept peut-il éclairer la situation du mushing en France ?


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Dans le cas du mushing en France, plusieurs communs écologiques et sociaux sont concernés. Il s’agit des espaces naturels et agricoles utilisables pour l’attelage canin, de la ressource climatique, de la qualité des écosystèmes sauvages, de l’image publique du mushing, et de la relation homme-animal.
Comme évoqué un peu plus haut, la « ressource climat », compatible avec le mushing, est non renouvelable, même à long terme. Elle constitue un commun conditionnant la pratique elle-même et l’avenir de toute la filière.
Les forêts, les pistes forestières, certaines zones de montagne, ou encore les chemins ruraux sont déjà sous tension pour les usages modernes (randonnée, VTT, chasse, trail, activités motorisées…). Le manque de neige en montagne ouvrent aujourd’hui de nouveaux espaces de randonnée à un public plus large. Certains auteurs avancent même l’idée de « dysneylisation » de la montagne, notamment dans des secteurs des Alpes et des Pyrénées.
Le musher est un utilisateur supplémentaire dont la mobilité douce doit toutefois pouvoir être regardée comme participant à la saturation de l’espace. Cette mobilité doit aussi être adaptée à ce que le milieu peut absorber comme perturbation.
D’autre part, l’impact des groupes de chiens évoluant et vivant dans un espace précis n’a jamais été étudié. La seule étude que je connaisse est suédoise et montre comment une entreprise de mushing façonne l’espace et la géographie d’un lieu. elle pose cette question : Comment les chiens de traîneau participent-ils, en tant qu’acteurs, à la structuration des paysages touristiques ? (Aïjälä 2022)


Ma pratique du mushing dans le Cantal (Re-connaissance du lieu et de ses habitants humains et non-humains, re-connaissance des usages, non utilisation d’engins motorisés pour l’entraînement ou le damage, diplomatie du territoire et respect des pratiques, pas d’entraînement de nuit, respect des pistes et des usagers, éducation des bénéficiaires, autonomie des chiens, activité commerciale sur le lieu de vie des chiens, rares déplacements sur d’autres sites de pratique…) m’a permis de mesurer de manière empirique la compatibilité avec la vie paisible d’autres espèces animales, d’autres utilisateurs (chasseurs, paysans, promeneurs, forestiers, cavaliers…). Les chiens, éduqués et intégrés à leur espace, devenant ainsi ambassadeurs symboliques de relations accordées et participants modestes à une concorde territoriale.

Lorsque l’on parle de la crédibilité sociale et éthique du mushing, on l’envisage tel un commun immatériel mais cependant majeur. Cette ressource commune que l’on pourrait nommer “sympathie sociale du mushing” commence à s’éroder. Les pratiques discutables de certains mushers (conditions de travail des chiens, reproduction, encadrement du public, impact environnemental, nombre important de chiens, sportification de la relation homme-animal…), fragilisent toute la filière, tout comme son ancrage dans une vision principalement fédérale. Cette crédibilité fait l’objet d’assauts réguliers d’associations anti-spécistes, comme PETA, qui dénoncent les dérives des pratiques de longues distances qualifiées d’exploitation animale et de maltraitance. La dimension récréative du mushing le positionne dans la catégorie d’une pratique non essentielle qui pourrait aussi vite disparaître en France qu’elle est apparue.
Un mushing professionnel crédible et durable aujourd’hui passe par la valorisation collective des dimensions dites de « care » (soin) et la sortie progressive d’un modèle fondé sur la performance motrice des chiens, qui laisse planer des doutes sur leur exploitation.
Cette dimension de soins s’invite nécessairement dans l’action éducative. Ces actions doivent viser la coopération et les liens inter-espèces, plutôt que la performance ou le geste sportif. D’autre part, Il ne suffit pas d’atteler des chiens dans une forêt, de les mettre en contact avec des enfants pour affirmer que l’on mène une action d’éducation et de sensibilisation à l’environnement. Le lien entre mushing et écologie est toujours à construire, tout comme celui entre chien et écologie.
Nos entreprises de mushing ont été créées à partir de conceptions de l’économie, du tourisme et du sport héritées des années 1980-2000. Non-essentielles pour la société, elles proposent un catalogue d’activités qui visent le divertissement. Comment ces entreprises peuvent-elles participer à soigner la société plutôt que d’entretenir, l’air de rien, un modèle de participation au collectif qui organise le pillage de tout ce qui nous entoure, la disparition de la biodiversité, l’extinction massive des espèces animales? Il est possible que de nombreux mushers soient engagés personnellement dans des pratiques écologiques. Mais qu’en faisons-nous collectivement ? Comment les actions individuelles peuvent-elles tracer un chemin que refuse la sportification massive de l’activité et son ancrage dans un système productif qui détruit peu à peu son propre écosystème de pratique ?

La relation homme-chien de traîneau, un commun sans valeur institutionnelle

La relation homme-chien de traîneau, dans un cadre professionnel, n’est pas purement utilitaire, elle repose sur la coopération, la patience, l’attention fine aux micro-signaux humains et canins. Elle repose aussi sur la création d’une atmosphère de confiance réciproque, la création d’un espace de vie commun bienveillant et sécurisant. Elle implique une co-vulnérabilité homme-chien. Ces éléments sont essentiels et vont exister chez de nombreux mushers à des degrés divers. Comme souvent, le chien fera le chemin pour combler les inconséquences et les manquements humains. Cette capacité canine à créer du lien, quelles que soient ses conditions de vie, participe à l’illusion que « tout-fonctionne-bien ».
La relation homme-chien de traîneau devient un commun utile au 21è siècle lorsqu’elle favorise le développement de compétences de coopération inter-espèces et inter-individus, lorsqu’elle permet de sensibiliser à la complexité des systèmes vivants et qu’elle est mise au service du soin des écosystèmes de pratique, de leurs habitants et des liens qui s’y développent.

Une « idéologie «  relationnelle appliquée au mushing est profondément subversive. Elle est située et elle accepte les signaux faibles d’un groupe de chiens et du musher. Elle introduit de la délibération (consensus dans la relation homme-chien) dans une activité qui cherche, en saison hivernale notamment, à fonctionner sur de la standardisation d’expériences en les transformant en prestations calibrées.


La relation homme-chien de traîneau valorise le temps long. Elle n’a pas de valeur institutionnelle dans le mushing car elle est peu mesurable et n’autorise pas de comparaison spectaculaire entre les mushers. Elle ralentit le flux symbolique, elle perturbe le flux hiérarchique et décisionnel. Elle ralentit aussi celui de la formation professionnelle car un système dominant, comme celui du sport ou du tourisme, traçable dans le DEJEPS « Attelage canin » ou dans le « titre Musher », a besoin de former vite (chaque année), de transmettre des règles et des normes claires, de produire des pratiquants immédiatement fonctionnels. Or, l’approche relationnelle en formation demande une maturité personnelle des stagiaires, une capacité d’écoute profonde (soi, autres vivants humains et non-humains, territoires), une réflexivité constante qu’aucune de ces formations n’engage. Mon passage en tant que stagiaire de ces formations ( EFM, Sil Musher, CREPS) et comme formateur occasionnel sur Le DEJEPS attelage canin, m’a permis de mesurer combien la dimension personnelle des mushers comme la réalité de leurs groupes de chiens, sont peu écoutés et accompagnés par les encadrants. Une posture relationnelle profonde, telles que le demande une pratique du mushing en lien avec les enjeux écologiques et sociaux actuels, implique de se centrer sur les individus, non sur les procédures.

Une gouvernance collective hors du modèle fédéral

Alors, lorsque le commun de la profession est dégradé et continue sa lente érosion vers une disparition progressive, ne rien faire reviendrait à laisser des forces externes décider pour chacun, à se laisser réorganiser par la contrainte climatique et sociétale.
On peut dépasser le modèle de la tragédie des communs de Garett Hardin avec Elinor Ostrom dont le travail permet d’envisager de la gouvernance collective. Le commun vue par Elinor Ostrom est adapté au monde que le dérèglement climatique nous impose.
Tandis que le modèle fédéral sportif du mushing (FFST, FFPTC, FSLC) reste attaché à la structuration sportive du 20éme siècle, un modèle inspiré d’Ostrom permettrait de s’inscrire précisément dans les interstices que la conception fédérale ne voit pas, ou ne veut pas voir.
Elinor Ostrom a montré que les communautés peuvent protéger un commun si elles élaborent des règles claires, une auto-régulation partagée, un contrôle mutuel, des mécanismes d’engagement, des sanctions graduées et une vision commune du long terme. Cette vision de l’horizon semble profondément manquer au mushing contemporain. Certes, il s’adapte et joue pleinement la carte de son loisir récréatif et touristique. Mais cette adaptation définit le dérèglement global du climat comme une contrainte et non comme un enjeu existentiel.

Une évolution du mushing inspiré du modèle de gouvernance partagée renverrait à la création d’une communauté de mushers capables d’auto-réformer peu à peu le métier et la pratique. Il serait nécessaire de l’adapter au contexte du sport, de nouvelles relations avec les vivants humains et non humains, aux liens avec les territoires ainsi qu’à une clarification du « travailler animal » des chiens de traîneau.

Des mushers motivés ?

Cet horizon est certainement très lointain, peut-être même un vœu pieu car au fond qu’est-ce qui pourrait motiver un musher à changer aujourd’hui ? Certainement peu de chose au regard du crédit institutionnel dont bénéficient les professionnels du mushing, au regard aussi des situations parfois économiquement fragiles. D’autre part, les injonctions moralisantes fleurissent dans toute la société et sur tous les registres de la vie quotidienne. elles provoquent saturation et repli sur soi. Ce texte pourrait ainsi être lu et vécu comme tel.

Un premiers pas vers l’accréditation « mushing »

Pour les professionnels motivés, une forme d’accréditation (éthique, participative et par les pairs) pourrait être envisagée et constituerait un premier pas discret et totalement volontaire. A la différence d’un label, elle ne reconnaîtrait pas une conformité avec des normes mais une capacité d’agir de manière responsable dans un cadre incertain. Il ne s’agirait pas de faire du mushing mieux que les autres, mais d’être reconnu comme un professionnel travaillant éthiquement avec un collectif de chiens dans un milieu contraint, quel qu’il soit. En ce sens, l’accréditation ne clôt pas une discussion éthique mais elle l’institue en y intégrant les possibilités de partage, d’action et d’évolution d’un groupe de canidés et de son musher.
Une accréditation reconnaîtrait un musher engagé dans une démarche en lien avec les enjeux climatiques, sa trajectoire d’une situation initiale vers un mieux collectif, son engagement sur la durée, sa capacité à évoluer et à questionner la relation avec ses chiens, comme celle à un territoire défini. Elle permettrait de reconnaître une posture éthique, une attention fine au travail animal, une capacité de renoncement à certaines pratiques, une responsabilité territoriale et un engagement écologique.
Bien évidemment, comme en agroécologie, l’accréditation ne chercherait pas d’adhésion massive de la profession mais un engagement sincère, autorisant les mushers à retrouver une cohérence morale, à éviter les dissonances cognitives et écologiques entre ce qu’ils font, ce qu’ils montrent ou ce qu’ils taisent à eux-mêmes comme aux autres. Ces espaces autoriseraient à s’exprimer à travers ses propres fragilités et à exprimer ses contradictions comme ses doutes.
Etre accrédité consisterait non plus à être reconnu sur sa conformité, sa performance, sa visibilité mais sur ses capacités d’écoute (soi, les autres humains et non-humains, les milieux), sur la qualité relationnelle avec ses chiens en contexte de travail et au quotidien, sur sa responsabilité territoriale. Pour ceux qui s’y engageraient, il peut s’agir aussi de donner plus de sens à son expérience, de l’inscrire dans des formes de partage et de transmission.
Le mushing professionnel peut être vécu comme une activité solitaire traversée trop souvent par la rumeur, la comparaison et le discrédit. Le regard des pairs est à ce titre soit silencieux, soit évaluatif voire même cruel. Les réseaux sociaux regorgent de pépites toxiques dont certains mushers avec élégance, violence ou dérision, se sont fait une spécialité.
Une accréditation permettrait certainement de sortir des guerres intestines entre professionnels formés par le Ministère des sports ou formés par le ministère de l’agriculture. Elle proposerait un horizon peut être peu ambitieux mais ouvert au collectif et non discriminant.

Vers un autre imaginaire du mushing

Le mushing peut s’envisager comme une forme de résistance culturelle en constituant un espace où des valeurs alternatives à l’efficacité économique et à l’individualisme sont vécues et expérimentées. Il peut proposer un modèle de coexistence respectueuse et interspécifique accompagnant en douceur l’inévitable transition de l’attelage canin français.
Le mushing peut être lu comme un microcosme de la relation humaine avec le vivant humain et non-humain, une sorte de laboratoire éthique pour réfléchir à nos responsabilités envers d’autres espèces et envers la nature. Le chien retrouvant ici une dimension symbolique puissante et autorisant une métamorphose. Ce mushing, à sa propre échelle, et parce qu’il est une activité non-essentielle, peut permettre de produire un récit et des pratiques stimulantes orientées vers le soin. Il peut même inspirer d’autres domaines de la société par le partage d’un « vivre avec » plus conscient. En son lieu, il peut constituer une poche discrète mais réelle de résistance. Sa robustesse comme sa viabilité dépendront de son agilité à s’agglomérer et à s’intégrer aux communs locaux, voire de les initier.

En bref

Le mushing ne devient socialement pertinent que s’il dépasse l’idée du loisir individuel ou ostentatoire, pour devenir une pratique collective de transformation sociale et écologique. Pour les professionnels de l’attelage canin, je pense que son intérêt tient à sa capacité à éduquer à la coopération et à la responsabilité inter-espèces, à maintenir un lien avec des milieux naturels, à créer des expériences de sens et d’attention aux autres (humains ou non humains), à offrir un espace de résistance culturelle et de transmission de valeurs orientées vers le soin.
Même si mon discours est pessimiste sur l’avenir de cette profession au regard tant du dérèglement climatique que de l’inertie collective, mon quotidien reste orienté vers l’ouvert, le partage et les interstices de transformation possible.

SOURCES

https://www.ecologie.gouv.fr/politiques-publiques/trajectoire-rechauffement-reference-ladaptation-changement-climatique-tracc

https://meteofrance.com/climadiag-commune

Garrett Hardin, The Tragedy of the Commons. Science (13 décembre 1968)


Elinor Ostrom Gouvernance des biens communs. Pour une nouvelle approche des ressources naturelles, , Révisé par : Laurent Baechler, 1re édition | juin 2010


Nilsson, RO, Demiroglu, OC. Impacts du changement climatique sur les loisirs et le tourisme liés au traîneau à chiens dans l’Arctique suédois. Int J Biometeorol 68 , 595–611 (2024)

Äijälä M (2022) Les paysages touristiques comme sentiers multi-espèces : raconter un paysage de mushing à travers l’ethnographie vidéo mobile. Thèse, Université de Laponie, Rovaniemi

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