Vers l’éducation populaire ou vers le sport-spectacle ?
Introduction
TOC Lozère est une association loi de 1901 qui propose aux mushers français et étrangers des itinéraires pour les attelages canins ainsi que des moments de rencontre sur le territoire lozérien. Cette association, créé par David Bayle, actuel président, se distingue par une volonté affichée d’ouverture aux différentes pratiques attelées, un ancrage écologique, une volonté d’impliquer les acteurs locaux et une convivialité assumée. Cette organisation, en croissance depuis 5 ans, peut aussi faire face à des bascules. En effet, d’un espace alternatif réel et vivant, Toc Lozère peut aussi se perdre dans une organisation orientée vers la logistique et la prestation de services ou vers le « mushing-spectacle ». Comme toute association qui dure et se développe, sa propre survie peut devenir son principal objectif. L’engouement d’une participation de plus en plus importante de mushers(euses) français et quelques étrangers, notamment pour l’évènement phare de l’association (Les Sources ), ainsi qu’une exaltation à voir ce projet se développer sur le territoire et essaimer hors département, peut créer des conditions propices à la fragmentation d’une proposition sans précédent et innovante.
Ce petit texte vise une mise en perspective des valeurs et des enjeux qui me paraissent à l’œuvre et qui font l’originalité de la proposition. Depuis 2 ans, j’adhère à l’association mais j’y suis peu actif. Cette contribution est à entendre comme une entreprise de désherbage partiel et écologique pour les semences futures. C’est une manière aussi de rendre un hommage au collectif de bénévoles qui œuvrent à l’existence d’autres perspectives pour le mushing français, en donnant vie à des espaces alternatifs.
Les valeurs supposées de TOC Lozère
Ne m’appuyant sur aucun document officiel (sauf l’objet de l’association ), j’ai tenté de mettre en lumière les valeurs supposés de TOC Lozère, voire de les révéler. J’ai pris appuis sur les discours et mails du président, David Bayle, et également sur ses nombreux post Face Book dans lesquels, avec humour et dérision, il tient le cap de sa vision.
Ces valeurs pourraient se décliner ainsi :
- L’écologie et le respect du territoire par le dialogue avec les acteurs institutionnels et privés du département, par la mise en avant de la richesse naturelle de la Lozère et l’interdiction d’utilisation d’engins à moteur pour l’entraînement.
- L’ouverture et inclusion par l’ accueil de mushers(euses) venus de tous horizons, reconnaissant ainsi la diversité des pratiques, des attentes, des objectifs comme la diversité des chiens, du matériel, des expériences.
- La valorisation du territoire par la contribution à la promotion de paysages et de savoir-faire locaux.
- L’indépendance et l’originalité par la non-affiliation aux fédérations nationales de sports canins attelés, par la liberté de ton comme par l’affirmation d’une singularité.
- L’esprit associatif par le principe d’un faire-ensemble, la mobilisation de bénévoles et l’adhésion à Hello Asso, l’inscrivant dans un champ associatif engagé et participatif.
Enjeux fondamentaux liés à TOC Lozère et au mushing
Les enjeux écologiques
Je repère 3 enjeux écologiques : La préservation des milieux naturels, le refus d’une mise en spectacle du territoire, l’implication dans une écologie relationnelle.
- En organisant des itinéraires sur mesure organisés et validés en amont de la pratique par l’association, les institutions et les acteurs locaux, Toc Lozère limite les pratiques anarchiques et contribue à une régulation des usages dans des espaces sensibles. L’intérêt de tous primant sur les intérêts particuliers.
- En reconnaissant la valeur propre du territoire comme sa fragilité et ses atouts, l’association ne réduit pas la Lozère à un décor, ni son évènement « Les sources » à une manifestation hors-sol reproductible ailleurs.
- En considérant que la relation entre mushers, chiens, habitants et milieux naturels est au cœur de l’expérience, elle pratique une écologie relationnelle.
- Par la gestion des déplacements et des regroupements, le respect des saisons et des rythmes, ou encore par la cohabitation avec d’autres usages de l’espace tels que la chasse, la gestion forestière, TOC Lozère inscrit l’écologie dans des pratiques réelles et non dans un discours.
Les enjeux politiques
Quatre enjeux majeurs retiennent l’attention : La résistance aux codes du « sport-spectacle » tel qu’on peut le voir sur des course en France comme la « Grande Odyssée » et la « Lekkarod » ; La défense d’un droit d’usage collectif ; l’expérimentation d’une gouvernance démocratique et la proposition d’un modèle alternatif à un mushing enclos dans l’organisation fédérale.

– La résistance aux codes du « sport-spectacle »
Ce que j’appelle le mushing spectacle est un type d’organisation sportive a un fort potentiel d’attractivité pour les mushers car il produit une mise en lumière des participants et de leur chiens, via les médias locaux, nationaux et les réseaux sociaux, en héroïsant les participants et leur engagement : « La course la plus difficile au monde », « Les meilleurs mushers du monde rassemblés à… » « Les meilleurs chiens rassemblés à …. » . Ce type d’évènement a fonction aussi de reconnaissance sociale en donnant une valeur toute subjective à la participation de chacun (« J’y étais, », « Just do it ») ). Il induit une mise en récit de la performance dans une logique de compétition chiffrée qui marginalise les non-performants, instrumentalise le chien comme producteur d’une motricité et organise indirectement la consommation de plus en plus poussée de cette motricité canine. La présence de plus en plus prégnante des « staffs vétérinaires » peut être regarder comme caution majeure en terme de santé et de bien-être animal. On peut aussi regarder cette présence comme un aveu implicite de limites sportives franchies nécessitant de mieux contrôler l’état physiologique des chiens, comme une infiltration insidieuse de biopouvoir dans toutes espaces de la vie. Résister aux codes du mushing-spectacle c’est donc faire vibrer un autre mushing qui trouve ses racines en partie dans la contre-culture sportive qui a émergé en France dans les années1970-1980 mais aussi dans des mouvements plus actuels liés à l’émergence de communs territorialisés et à d’autres manières de faire ensemble.
– La défense d’un droit d’usage collectif Face à la privatisation des lieux de pratique par les stations de ski ou par les professionnels de l’attelage canin, TOC Lozère incarne indirectement une lutte pour le maintien d’espaces ouverts et partagés. En ce sens, l’association offre à tous ceux qui ne veulent pas s’inscrire dans le jeu de la compétition, de la licence sportive ou encore dans celui du tourisme de masse, un lieu où se retrouver et pratiquer leur passion. Le jeu social de la compétition intègre souvent ses participants pour mieux les exclure car ils ne joueront jamais les premières places. En effet, de nombreux concurrents de course de traîneau s’inscrivent dans les compétitions pour le plaisir d’être là, de partager, d’apprendre sans aucun espoir de figurer dans le trio de tête. Pour ces pratiquants, il s’agit d’une expérience personnelle, d’un défi commun avec leurs chiens qui ne parvient pas à trouver d’autres cadre d’expression que celui de la course et d’un rapport chiffré à leur engagement. La course pour certains mushers et leurs chiens est le seul moyen de pouvoir évoluer sur une piste damée et sécurisée. Elle est aussi un outil de reconnaissance sociale. Ces participants sont pourtant porteurs d’autres valeurs et d’autres talents que ceux mis en avant par la performance sportive. Toc Lozère leur offre ainsi un cadre légal de pratique, répondant à une demande forte en France depuis des dizaines d’années et la possibilité d’être créatif dans leur pratique du mushing et aligné dans leur rapport avec les chiens.
– L’expérimentation d’une gouvernance démocratique
Cette volonté est clairement affichée par le président-fondateur qui est de fait porteur de la vision initiale et l’interlocuteur privilégié. Il est aussi la personne qui possède le réseau local et s’implique dans toutes les démarches institutionnelles et administratives. Dépasser cette personnalisation pour faire de l’association un véritable commun, est un vrai enjeu, tant pour sa pérennité (usure personnelle) que pour la santé démocratique d’une proposition qui se veut ouverte et participative.
– La proposition d’un modèle alternatif
Une des originalités de TOC Lozère et de montrer qu’il est possible d’organiser un événement attractif « Les sources » sans adopter les codes dominants de la culture sportive fédérale. Ce modèle répond à une demande d’une partie de mushers français non intéressés par la course. Son format et sa situation dans le calendrier sportif gagne aussi des compétiteurs, notamment ceux de la longue distance. Même si ces mushers sont pris dans une logique de performance et de concurrence avec d’autres attelages, les valeurs de Toc Lozère résonnent avec un certain état d’esprit de la longue distance, qui d’ailleurs a tendance à se déliter et à céder aux sirènes du » toujours plus vite » .
Evidemment, ce modèle alternatif repose aussi sur l’attractivité de la proposition d’innombrables pistes pour entraîner ses chiens, comme sur la simplicité d’utilisation et son ancrage territorial. En proposant un espace de rencontre et de pratique toute l’année, des habitudes se créent, des solidarités s’envisagent, des amitiés naissent, des rituels peuvent se développer, des perspectives germent : Le projet devient vivant localement.
Les enjeux relationnels
S’il y a des enjeux relationnels chez TOC Lozère, ils sont à regarder du côté du compagnonnage homme-chien, de la construction d’une « maison commune » pour des mushers, de la valorisation de l’entraide et de la coopération. Et peut-être aussi, du côté de la reconnaissance d’un certain type de pratiquants, « les doux rêveurs » comme aime à les qualifier David Bayle.
La valorisation du compagnonnage homme–chien permet de replacer le canidé comme sujet de sa propre histoire, porteur d’une agentivité créative et partenaire d’expériences ; non comme un outil ou un objet de transferts divers.

La construction d’une maison commune, c’est cette création, déjà en marche depuis 5 ans, d’un espace réel, fait de convivialité et de respect du territoire où des mushers(euses) aux pratiques différentes se retrouvent et partagent leur passion. Certains mushers(euses)ne se reconnaissent pas dans les propositions faites par le système fédéral mais cherchent tout de même à apprendre, à rencontrer d’autres pratiquants. Ils ressentent le besoin d’échanger ou de partager, voire de transmettre.
Cette maison commune peut donc être un espace plus idéologique où une certaine conception du mushing prend corps et peut jouer la carte d’un laboratoire pour de nouvelles perspectives « mushisantes ». L’engagement coopératif est ainsi pensé, les mushers(euses) devenant pleinement acteurs et non-consommateurs(trices) de traces GPX. La coopération constitue un principe structurant tant de l’association que de son évènement phare « Les Sources ».
Enjeux sociaux et culturels
Les enjeux sociaux et culturels concernent la visibilité des pratiques minoritaires de traîneau à chiens (balades, randonnées, raids), moins médiatisées que la course ou la balade touristique. C’est souvent chez les mushers(euses) adeptes de ces formats et de ce type d’engagement que l’on va trouver les « Géo Trouvetou » du mushing, porteurs de savoirs et de connaissances qui relie la pratique de l’attelage à un véritable artisanat. Ces mushers(euses) incarnent aussi la filiation oubliée avec les pratiques sportives de contre-culture, qui sont à l’origine du développement du traîneau à chiens en France, dans les années 1970-80, j’en ai fait l’hypothèse dans un autre article.
Un autre enjeu est aussi celui de la vie et survie d’un espace de rencontre qui permet aux mushers(euses) de partager des savoirs et des savoir-faire comme des expériences et des valeurs qui dépassent la simple pratique du sport.
Toc Lozère développe aussi une écologie des relations où humains, chiens et écosystèmes de pratique inventent de nouvelles manières de cohabiter ensemble.
Enjeux existentiels et philosophiques

TOC lozère peut être aussi un lieu propice à la réflexion car sa matrice favorise le temps long et non la consommation sur un week-end d’un service de pistes. Ainsi, la place du chien peut-être questionnée différemment lors du regroupement des adhérents ou pendant la manifestation « Les Sources ».
Par exemple, reconnaître que le chien est sujet de son existence, porteur d’une culture anthropo-canine, n’est pas neutre et à des implications direct sur la vie quotidienne si l’on veut dépasser le simple discours. La réflexion peut aussi s’engager sur le « travailler animal » qui est une réponse possible aux critiques animalistes ou anti-spécistes et, qui est une entrée plus pertinente que l’insistance permanente du mushing à montrer « patte blanche » sur le bien-être animal. Le « travailler animal » ouvre aussi des perspectives sur nos types de relations aux autres vivants non-humains.
A travers toutes les expériences « mushisantes », toutes différentes selon les individus et leurs chiens, on perçoit une volonté chez les mushers(euses) de Toc Lozère de vivre pleinement la relation avec leurs chiens dans une vie qui n’est jamais banale. Le mushing peut tout à fait être pensé comme une activité de loisirs bien insérée dans notre économie marchande et notre sociale-démocratie. Il peut aussi dessiner, dans les détails de son quotidien, les germes d’une autre politique centrée sur le soin des lieux, des habitants et des liens, sur la coopération et l’entraide locale et d’autres relations avec les vivants non-humains dont les chiens de traîneau peuvent devenir des ambassadeurs.
Cette politique est une forme de résistance à la marchandisation du vivant qui ne veut pas réduire les liens puissants de la relation musher-chiens à un spectacle médiatique, à une consommation sans limite de la motricité des canidés, à une héroïsation du musher qui a vaincu les éléments comme ses concurrents.
En résumé, TOC Lozère est une association qui peut aussi trouver une identité comme actrice d’une résistance au modèle dominant du mushing français et européen, notamment comme laboratoire d’alternatives locales. Cette résistance pourrait s’exprimer par une volonté d’éclaircissement de son expérience qui, à sa manière, lutte contre la privatisation des écosystèmes de pratique. Il ne s’agirait pas de créer un modèle à suivre mais de penser une expérience inspirante et vivante.
Un éclaircissement paraît aussi nécessaire sur le rapport que TOC Lozère entretient avec la reconnaissance dans le monde du mushing français. Le slogan utilisait dans de nombreux posts de l’association : « Elle a tout d’une grande » (entendu comme « d’une grande course de traîneau») entretien une ambiguïté qui sera, si elle n’est pas débattue et levée en amont, le point de bascule.
Ainsi, de l’idée d’un laboratoire d’écologie relationnelle où se mêlent convivialité, gouvernance partagée et compagnonnage inter-espèces, TOC Lozère pourrait aussi prendre le chemin de la prestation de service de pistes d’entraînement, et « les Sources » basculer dans le sport spectacle « mushisant » dans le décor lozérien.
Conclusion : Préserver l’esprit, inventer l’avenir
TOC Lozère est née d’une intuition forte de son fondateur, David Bayle. Son travail remarquable et bénévole vise, depuis plusieurs années, à offrir un espace de pratique accessible à tous, ouvert et convivial, en dialogue avec un territoire vivant. L’association peut incarner aujourd’hui une maison commune pour certains mushers, un lieu d’écologie relationnelle et de coopération.
Cependant, cette maison reste fragile car elle pourrait adopter insidieusement, dans sa volonté de développement et de reconnaissance, les codes du sport-spectacle. Elle pourrait aussi se réduire à une organisation routinière, sorte de banque de traces GPX pour des mushers(euses) en phase d’entraînement de leurs chiens, consommateurs d’espaces et de lieux dans lesquels ils ne créent que des relations ponctuelles sans engagement. Elle pourrait aussi se personnaliser autour de son fondateur et perdre de sa vitalité démocratique, tout comme générer de l’épuisement chez les bénévoles les plus actifs.
De mon petit promontoire cantalien, j’observe avec grand intérêt depuis plusieurs années l’association TOC Lozère. Dans ce petit texte, j’ai essayé de poser un regard différent sur elle et de l’élargir horizontalement et verticalement, car cette expérience reste pour moi la plus originale et intéressante proposée dans le monde du mushing français depuis fort bien longtemps. Je pense que son avenir dépendra de sa capacité à renforcer sa gouvernance collective, à cultiver une coopération réelle avec ses adhérents, à continuer de pratiquer comme elle le fait déjà une diplomatie du territoire et, enfin, à rester fidèle dans ses développements futurs à ses valeurs d’ouverture, de convivialité et d’écologie.
S’il faut lui trouver une grandeur ( « Elle a tout d’une grande ! » ) il ne faut certainement pas la chercher dans l’imitation des grandes courses de traîneau à chiens, mais dans sa capacité d’inventer avec modestie et sur son propre espace local, un modèle alternatif de mushing qui valorise une expérience vivante, citoyenne et politique de compagnonnage entre humains, chiens et territoires.
(Avec l’aimable autorisation de David Bayle, président-fondateur de TOC Lozère)
Crédits photos : TOC Lozère (page Facebook)