« Je m’ouvre le débat ! »
Le colloque des mushers professionnels organisé les 7 et 8 juin prochain est un évènement inédit pour la profession. Le dernier colloque organisé en France date de 1996 « Mushing 96 » ( premier Colloque sur les sports de traîneau : actes du colloque Mushing 96) qui a fait l’objet d’une synthèse, qui n’est malheureusement plus disponible. Laurent Dumoussaud et Didier Dagueneau en ont été les organisateurs et animateurs. Autant dire, que le mushing français est plutôt pauvre dans sa production d’outils de connaissance et dans ses tentatives de mises en commun.
Ce colloque de juin peut donc représenter un moment unique de rencontre et de partage pour une profession dont l’identité est complexe à définir et qui a toujours peiné à créer du collectif en dehors des réflexions sur la création des formation et l’engagement dans des manifestations sportives.
Quelques questions se posent toutefois au regard du programme proposé. Je me suis attaché au programme parce qu’il est représentatif des attentes et des problématiques que ce collectif tente de faire émerger en toute bonne foi. Cependant, ce programme est symptomatique des difficultés à faire vivre la démocratie même lorsque les enjeux sont localement forts mais globalement mineurs (En effet, la disparition du mushing professionnel en France changerait peu le quotidien des français).
Ouvrir le débat, comme l’ont courageusement fait les membres de ce collectif, les expose tant à la louange qu’à la critique. En ce qui me concerne, je vais détourner leur offre de circonscrire la parole sur un week-end, de la confiner à la validation d’un outil syndical, et donc, je m’ouvre le débat dès maintenant.
D’abord, qui sont les organisateurs et quelles sont leurs intentions ?
Cette question peut paraître étrange puisque le microcosme du mushing, en relation via les réseaux sociaux, permet depuis de nombreuses années à chaque professionnel, de cultiver un réseau large qui peut dépasser ses affinités professionnelles et personnelles. En bref, on sait plus ou moins qui est qui. Cependant, les motivations de chacun sont toujours plus troubles à définir.

Ce rendez-vous est organisé par un collectif de mushers qui déclare ce colloque indépendant, sous -entendant que les organisateurs sont eux-mêmes non-dépendants. Y a t-il des mushers dépendants ? J’avoue que ce terme mérite en lui-même un éclaircissement. Tout au moins une présentation de ce groupe d’indépendants et d’organisateurs aurait été bienvenue. En fait, il s’agit d’une association de mushers professionnels du Vercors. Les caractérisitiquess géographiques et territoriales de ce collectif auraient pu être mise en avant et être problématisées, puisqu’elles sont au coeur de l’organisation du groupe et qu’elles constituent le point de départ de leur action.
D’une part, on sent bien la volonté de libérer la parole et de faire de ce moment un espace de partage et de débat. Mais en même temps, une ambiguité est posée puisqu’il s’agit non seulement d’échanger mais aussi de valider une option déjà anticipée qui est la création d’un syndicat.
Je trouve cela contre-productif car il s’agit, avant même de savoir vers quoi le débat nous mène, de programmer l’outil que l’on va utiliser. Le syndicat est-il le bon outil ? Le débat nous le dira affirmeront les organisateurs. Peut-être… Il s’agit donc bien d’une stratégie. Pour ma part, j’aurais souhaité que ce colloque soit un lieu d’échange et de partage de l’information d’où émergeront d’autres collectifs et des idées différentes, une mise en perspective des valeurs et des expériences, plutôt qu’un lieu de validation d’une option déjà décidée en amont et non explicitée clairement. Rappelons que la question que pose le colloque est : « Quel avenir pour notre métier ? ». Des états généraux de la profession auraient permis un gain de temps car nul doute que tout ce qui ne pourra pas s’exprimer collectivement rejaillira sous d’autres formes ailleurs et deviendra, à coup sur, un frein dans la dynamique collective. Peut-être faut-il se demander, avant de défendre les intérêts d’une profession, de quel métier parlons-nous ? Quelle est l’étendue de sa diversité de pratiques et de conceptions ?
D’autre part, l’invitation d’institutionnels pour ouvrir le colloque et effectuer un état des lieux semble plutôt une invitation à clore le débat. Des institutionnels, pour quoi faire ? Comme caution de pluralité des points de vue ? Qu’ont-ils à nous dire que nous ne sachions déjà ? Ont-ils fait la preuve de leur capacité à organiser correctement et dans l’intérêt de tous le métier de musher ? Sont-ils porteurs d’une parole scientifique et non partisane qui permettrait d’élever les discussions, de les mettre en perspectives, de mieux comprendre notre profession et de fixer des caps? Je ne le pense pas car le mushing professionnel est un artisanat, un « art de faire » dont nous sommes les dépositaires autant dans l’action que dans la transmission. Une fois de plus, l’avenir des mushers professionnels ne passent pas par la création d’un outil censé protéger la profession mais d’abord par un regard sur les valeurs qui sous-tendent l’activité et la création d’une vision collective du futur du métier.
L’outil, si ce doit être un syndicat, viendra ensuite étayer et servir des valeurs partagées et la vision de long terme. Le travail sur les valeurs doit se faire sur un temps long et non sur un week-end dans lequel des tables rondes d’une après-midi, limitées à cinq sujets, sélectionnés par leur récurrence lors du remplissage des fiches d’inscription, sont censées balayées une problématique qui occupent des centaines de personnes chaque jour de l’année et des milliers de chiens.
Prenons le temps de penser, de partager, d’échanger. Les outils d’organisation, d’animation de l’intelligence collective sont très accessibles aujourd’hui et facilitent la mobilisation des groupes et l’implication des personnes sur le long terme.
Comme précisé un peu plus haut, faire c’est s’exposer, tout comme dire. Je voudrais pour finir proposer quelques éléments sommaires d’un état des lieux de la profession et quelques pistes d’action non exhaustives pour apporter ma petite pierre à l’édifice. Je voudrais aussi remercier, au passage, ceux qui s’engagent pour la profession, même si des désaccords de méthodes, d’objectifs et de buts existent.
Une maison commune
Depuis la création du premier diplôme professionnel en France en 1999 (Brevet Fédéral), le métier de musher a connu des évolutions significatives et l’attractivité tant de la profession que de l’offre touristique et sportive reste toujours très forte. L’accès au métier peut se faire par différentes voies de formation qui déterminent des compétences et des prérogatives différentes. Cependant, quelles que soient les options choisies pour se former, les mushers développent leur entreprise autour d’activités similaires et leur passion pour les chiens d’attelage.
Il existe donc une maison commune, un cœur de métier qui doit pouvoir faire sens pour l’ensemble de la profession et à partir duquel se développe les spécialités et originalités de chacun. Ce cœur de métier doit permettre de nous réunir et de d’œuvrer ensemble pour l’avenir de la profession.
L’engagement professionnel relève d’un art de vivre et d’un état d’esprit qui conjuguent le plaisir de mener des chiens et de les soigner quotidiennement avec celui d’enseigner et de partager avec du public, de faire découvrir un territoire, sa nature, sa culture tout en les préservant.
Des défis communs
Il y a aussi des défis communs à relever qui demandent d’unir les intelligences et les compétences.
Le premier est le défi climatique et les changements qu’il implique en termes de durée d’enneigement des massifs, de réchauffement des températures et d’organisation de l’espace pour des professionnels nombreux. Les adaptations se font par la force des choses mais sans anticipation collective.
Le deuxième est celui de l’organisation de la filière professionnelle de l’attelage canin. Elle semble posséder tous les atouts pour permettre un parcours cohérent de qualification, du Titre musher au Dejeps attelage canin, sans oublier les passerelles que sont les initiateurs de clubs ou les d’autres diplômes (universitaires et professionnels). Cependant, les querelles de clochers brouillent les repères tant pour les institutions que pour les professionnels.
Le troisième défi est celui de la relation homme-chien et notamment du statut du chien d’attelage au travail, de la reconnaissance de sa place comme véritable acteur et non comme un simple outil.
Des pistes d’action et de réflexion
Participer à une ré-organisation cohérente de la filière professionnelle :
- Travailler avec les divers organismes de formation à la définition d’un parcours de formation clair centré sur le cœur du métier et à la création de perspectives de développement cohérentes (formation Titre et DEJEPS tous les 2 ans par exemple, montée en gamme des formations en pédagogie, en connaissances canines, en accompagnement personnalisé des stagiaires et de leurs chiens, pré-requis exigeants pour le TEP, valorisation du rôle des tuteurs de stage…) …
- Utiliser les cadres de formation pour créer de la connaissance en terme de pratique d’attelage, de pédagogie, de relation homme-animal (Actuellement le niveau pédagogique des formations professionnelles, Titre ou DEJEPS est très pauvre en contenus et connaissances)
Participer à l’amélioration des conditions d’exercice de la profession :
- Travailler à la création d’un service de remplacement fonctionnel pour les mushers en lien avec la Mutualité Sociale Agricole (Aide au répit…)
- Créer une plateforme collaborative entre professionnels
- Encourager à la formation permanente et la réactualisation des connaissances et compétences des mushers professionnels dans le cadre d’une démarche volontaire et gratuite.
- Créer un observatoire de la vulnérabilité des entreprises de mushing au regard du réchauffement climatique
- Recueillir des données chiffrées sur l’état de la profession en France
- création d’une accréditation envisagée comme un label de qualité, quel que soit le parcours, le diplôme ou les compétences acquises (reconnaissance de qualité, de sécurité et de pédagogie dans l’encadrement des participants, une garantie de maintien de compétences et de possibilité d’acquisitions nouvelles, une possibilité d’organiser son développement professionnel personnel, celui de sa structure, de ses chiens, voire de son équipe de salariés)
S’engager pour la défense de l’environnement
- Soutenir les pratiques éco-responsables de préservation de la biodiversité et de responsabilité sociale (sensibilisation aux impacts environnementaux et sociaux du changement climatique, sensibilisation de la clientèle aux bonnes pratiques de préservations des milieux naturels mais aussi aux pratiques écologiques de l’attelage canin )
- Encourager la transformation des modèles économiques centrées sur le tourisme de masse vers une économie du soin des participants (humain, non-humain), des territoires, des habitants (humain, non-humain)
Reconnaître des droits au travail des chiens de traîneau dans les structures professionnelles :
- Droit à la formation
- Droit au repos
- Droit au congé maternité
- Droit à la retraite
- Droit de ne pas être vendu (ou vendable)
- Droit à des conditions de vie et de travail conforment aux 5 libertés fondamentales
- Droit à une collaboration bienveillante et non-violente avec le musher
Bien-être des chiens de traîneau ou relation des chiens au travail : Politiser le débat !

Je pense que la question du bien-être animal dans les structures professionnelles est un faux problème. Même s’il existe encore quelques structures douteuses, majoritairement les mushers français sont engagés dans des pratiques vertueuses répondant aux exigences légales et à minima aux cinq libertés fondamentales. Il me semble même qu’il y a une forte corrélation entre l’obligation de formation des mushers et le niveau de bien-être des chiens, comme entre la main mise par le modèle de la compétition sur le mushing français et le niveau de soins très qualitatifs globalement prodigués aux chiens (alimentation, socialisation, entraînement, ostéopathie, physiothérapie, conditions de transports, matériel de traction, vaccins etc…).
La question animale dans le mushing est plutôt à regarder du côté de la relation au travail et donc de l’utilisation de la motricité des chiens à des fins touristiques, d’éducation sportive ou de soins. La question des chiens de traîneau en situation de travail permet d’interroger le lien et la coopération inter-espèces. Cette question est un vaste champ de recherche balisé en France par les travaux de Jocelyne Porcher sur le travail des animaux domestiques et le concept de « travailler animal » (Porcher 2011).
La fin du XIX siècle en France et dans certains pays d’Europe, a été riche en débat sur le travail des animaux et notamment des chiens. Les interdictions d’utilisation du « cheval du pauvre » par arrêtés municipaux ou préfectoraux ont été nombreuses sans parvenir à une interdiction totale. L’industrialisation des pays à donner une valeur économique au chien de travail et la question de sa protection a été envisagée plus en terme de rationalité économique que dans des termes de coopération. A l’époque, l’économiste Charles Gide, théoricien du mouvement coopératif, demandait à ce qu’on reconnaisse des droits à nos« frères humains », cette « classe de travailleurs oubliés », « n’ayant pas assez d’esprit pour se mettre en grève et ayant trop bonne âme pour faire une révolution ».
Comprendre comment un chien de traîneau s’investit dans son activité de traîne, pourquoi il le fait avec autant d’enthousiasme et le type de relation tissés avec le musher me paraît bien plus important et intéressant que de justifier en permanence du bien-être et de la bien-traitance des chiens. Pour les partis animalistes, il ne s’agit pas de savoir si les animaux exploités sont bien traités, il s’agit de lutter contre toute forme d’exploitation animale.
Comme précisé plus haut, il existe une « maison commune » qui certainement contient des savoirs communs aux mushers quelles que soient les spécificités ou les formations de chacun. Elle repose forcément sur l’engagement des chiens dans leurs activités, une conception , à minima, d’un partenariat dans le travail et l’existence de liens affectifs et moraux qui forment le substrat à cette coopération. C’est de là qu’il faut partir pour sortir de la nébuleuse d’opinions des mushers qui pensent toujours en savoir suffisamment sur ce qu’est un chien mais n’interroge jamais le lien, leur identité et le sens même de cette pratique anachronique en France, préférant se réfugier derrière une définition sportive de l’activité, elle aussi jamais interrogée.
Le travail avec les chiens de traîneau n’est pas uniquement centré sur une rationalité technique et économique, mais aussi sur la construction d’un devenir-ensemble et d’un mode de vie. La vie et le travail avec un groupe de chiens de traîneau réinterrogent aussi le rapport au travail du musher car cette vie n’est pas banale.
Le chien de traîneau travaille-t-il ? Doit-on lui reconnaître des droits au travail ? De quel type de travail s’agit-il ? Une production de service, de soins ? A-t-il conscience de ce travail ? Le chien de traîneau a-t-il besoin de reconnaissance dans son travail ? La relation affective de travail entre les humains et les chiens de traîneau diffère-t-elle selon que l’on soit professionnel, compétiteur, randonneur, pratiquant de loisir ?
Le statut d’éleveur de chiens et son rattachement au monde agricole doit aussi nous inviter à avoir un discours de lutte contre l’industrialisation qui se poursuit en matière de productions agricoles et qui vise le développement du numérique, de la génétique, de la robotique et l’exclusion progressive des animaux domestiques de nos sociétés, non rentables pour le capitalisme. En ce sens, questionner le « travailler animal » avec des chiens de traîneau c’est aussi interroger, au-delà même de savoir s’ils travaillent, la production de valeur. Que produisons-nous ? Du divertissement ? Du soin ?
Cette interrogation porte aussi sur cette collaboration inter-espèces entre chien de traîneau et humain qui, sortie du travail aliéné et forcé qui sapent les relations intimes et quotidiennes, peut être considérée comme un travail en soi, une production relationnelle.
Personnellement, dans mon activité commerciale, c’est cette production relationnelle quotidienne avec mes chiens que je mets en scène, que je vends et qui, in fine, débouche sur l’acte de monter dans un traîneau et l’utilisation de la motricité des chiens. Il ne s’agit donc pas de vendre des biens et des services mais de communiquer sur un travail commun, une vie partagée et un devenir commun, tout en montrant que cette alliance inter-espèces repose sur un socle coopératif et non de domination. Il ne s’agit pas de vendre un rêve de grands espaces enneigés et de liberté ou de valoriser des exploits sportifs mais de semer le doute et le trouble sur l’essentialisation humaine.
Il s’agit pour le public de toucher du doigt le degré d’autonomie accordé aux chiens, de mettre en lumière les accordages et les consensus possibles avec une autre espèce et d’affirmer que cette alliance offre des perspectives pour un monde meilleur. Effectivement, c’est un projet politique qui permettra de faire basculer progressivement les structures professionnelles de l’attelage canin d’une économie prédatrice (je prends et ne rends rien) vers une économie du soin (je soigne mon lieu, ses habitants et les relations qui s’y déroulent).
« Quel avenir pour la profession ? »
La question devrait plutôt être « Quel avenir pour un devenir commun musher-chiens ? »
L’avenir de cette profession ne passe pas en priorité par la création d’un syndicat. Le penser reviendrait à déforester la forêt amazonienne avec des tronçonneuses et des véhicules fonctionnant à l’énergie solaire pour réduire son empreinte carbone sans poser le problème de la déforestation.
Comprendre d’abord nos manières d’être musher en France, interroger notre culture commune et nos expériences anthropo-canines, chercher quelles sont nos valeurs partagées, créer de la qualité relationnelle et de la connaissance dans la relation homme-animal posent les bases d’un potentiel avenir.
La réalité du réchauffement climatique qui hypothèque sérieusement le futur des pratiques d’attelage sur neige d’ici 10 ou 15 ans doit inviter à investir prioritairement sur le sens de nos actions et leur impact, notamment dans les formations professionnelles qui forment sans vision réaliste du métier. Chaque promotion engendre la suivante dans une fuite en avant qui participe de fait aux difficultés d’installation, à la territorialisation de l’activité et la défense du pré carré.
Conjointement, c’est vrai, nous devons aussi trouver les moyens d’accompagner les professionnels déjà en place dont certains sont fortement impactés par le manque de neige, les logiques de préservation des milieux, de propriété privée, d’exploitation forestière etc… En ce sens, la proposition des mushers du Vercors a tout son sens. Mais s’il est important de « planter l’ancre à neige » pour se pauser et créer du collectif, ne mettons pas la charrue avant les bœufs ou plutôt le traîneau avant les chiens.
Sources
GIDE, C, Une classe de travailleurs oubliés , La Revue socialiste, Tome VIII, juillet-décembre 1888, p. 51-53.)
MUSHING 96 , ( actes du colloque Mushing 96 / éd. par Laurent Dumoussaud)
PORCHER, J (2011), Vivre avec les animaux : une utopie pour le 21éme siècle, Paris : La Découverte