Vivre avec un ou deux chiens en France est une situation socialement admise, parfois même encouragée, mais le quotidien aux côtés d’un groupe de chiens important ne va pas de soi .
Les grands collectifs de chiens se retrouvent chez les chasseurs, les éleveurs de chiens de race, les associations de protection animale et aussi chez les mushers. Si les mushers ont bénéficié pendant quelques années d’une représentation positive de l’activité dans le grand public, des voix se font entendre aujourd’hui pour dénoncer ce qui pourrait être considéré comme un maltraitance : Atteler des chiens dans des contextes professionnels ou de loisirs.

La dénonciation concerne l’utilisation de la motricité canine (sport, tourisme), les conditions extrêmes de participation aux courses (grand froid et longue distance) ainsi que les conditions de détention (bien-être). Cette mise à l’index est souvent politique. Elle est le fait d’associations de protection animale antispécistes, comme PETA. Elle n’est pas étayée par des enquêtes indépendantes ni par des études scientifiques mais par des faits isolés, parfois avérés, que la puissance de l’opinion publique via les réseaux sociaux érige en vérité sans nuance. Ce constat jette un trouble, notamment chez les professionnels de l’attelage canin vivant principalement de prestations touristiques. Cette situation a le mérite de contraindre à une interrogation sur les pratiques professionnelles et sportives et les valeurs qui y sont associées. Rappelons à ce sujet, qu’au XIX siècle en France, le développement des pratiques d’attelage en milieu urbain s ‘est aussi accompagné de nombreux débats, de vote de lois sur la protection animale (Grammont) et d’arrêtés préfectoraux et municipaux visant à interdire cette pratique. La production de connaissances par les acteurs eux-mêmes peut participer à la lutte contre la désinformation sur les pratiques d’attelage canin, utilisées actuellement à des fins idéologiques par certaines associations de protection animale.
Il y a donc nécessité de clarification et d’engagement dans une réflexion partagée pour les pratiquants d’attelage canin.
Cet article a pour but d’interroger la relation du musher vivant avec plusieurs chiens, en se concentrant principalement sur les interactions homme-animal et en tentant d’élaborer une typologie idéale des groupes « musher-chiens ». Partant du principe qu’il n’existe pas de groupe de chiens de traîneau autonomes et que l’organisation spatiale comme les interactions musher-chiens constituent un imbroglio relationnel complexe, appréhendable en partie par le concept de communauté hybride (D.LESTEL) et celui de Leaderschip.
Chaque jour, pour le musher, des questions se posent, liées à la vie collective de son groupe canin, à son organisation, sa gestion, à l’espace dédié à cette communauté homme-chiens. Ces questions interrogent aussi les relations entre mâles et femelles, les dyades, la responsabilité du musher au regard de son voisinage, des usagers des espaces de pratique, la place et le rôle des humains dans ce collectif.
Pour certain, c’est la notion d’élevage qui va fournir les clefs d’une organisation de l’espace et des relations, pour d’autres c’est l’optimisation des gestes du quotidien qui orientera les décisions et les aménagements, pour d’autres encore c’est une idée du bien-être animal guidé par les besoins éthologiques du chien. Chaque musher apporte ses propres réponses, privilégiant un aspect ou l’autre des possibles en combinant des options. Il s’agit d’un bricolage initial qui tend peu à peu vers une homogénéisation et va créer à terme une ambiance et une organisation collective.
L’organisation de l’espace et l’ensemble des actions qui vont s’y dérouler influencent des types d’interaction entre les chiens eux-mêmes et entre les chiens et les humains. Ces interactions quotidiennes coloreront des modalités relationnelles et donneront le ton des accordages. L’ambiance générale devient ainsi perceptible comme lorsqu’on pénètre dans une pièce pour la première fois.
Cependant, la conception que le musher a du fonctionnement social d’un groupe de chiens, comme sa capacité à gérer ses propres émotions influencent aussi l’ambiance globale.
Le modèle de la meute de chiens hiérarchisée chez les mushers est tenace et pourtant dénoncée depuis plus de 20 ans par des études et nombre d’articles scientifiques.
Le loup, le chien et le musher
La meute, chez les loups, est aujourd’hui considérée comme une unité sociale familiale que fonde une réciprocité entre les membres ainsi qu’une coopération nécessaire dans un contexte de survie. La hiérarchie observée est spontanée, elle s’appuie sur des liens de filiation. Les parents éduquent les louveteaux avec les jeunes adultes issus des portées précédentes mais cette hiérarchie est circulaire. Elle est située, liée au contexte environnementale, à l’histoire des individus, leur sexe ainsi qu’à la culture de la meute. La croyance en un mâle alpha tout puissant au sommet d’une hiérarchie, dans une organisation sociale exclusivement orientée vers la compétition entre les individus est un mythe que pourtant beaucoup de mushers utilisent encore pour fonder le type de relation avec leur groupe de chiens. Les développements pédagogiques de cette conception de la vie des chiens de traîneau relève de l’idéologie de la performance et sont contre-productifs en terme d’éducation aux enjeux environnementaux, à la coopération et à la rencontre avec l’autre non-humain.
Le concept de famille-meute (dominant humain, subordonné chien), largement développé dans les années 1980, a montré d’après Yin (2007) qu’il encourageait les comportements agressifs et renforçaient entre les protagonistes canins et humains les situations d’incompréhension.
Même s’il existe des similitudes entre les groupes sociaux de chiens et de loups, notamment dans leur manière d’exprimer des comportements agonistiques, des différences sont pointées dans les études sur les chiens féraux. D’autres différences sont également évoquées par des études sur la capacité des chiens à « prendre l’avis « de l’humain dans des situations de choix. (Emily Bray, 2021)

Les recherches sur les chiens féraux nous enseignent que l’unité sociale dans les groupes de chiens n’est pas aussi clairement établie que chez les loups. On retrouve peu de comportements de coopération, notamment dans les contextes de prédation ou de soins maternels. En effet, les chiens féraux ont peu recours à la prédation et lorsque c’est le cas, elle cible des petites proies telles que les rongeurs, chassées par un seul individu. Les scènes de chasse en groupe sont rares et infructueuses, car non coordonnées. De même, il n’y a que très peu de soins communs apportés aux chiots. Seule la mère dispense les soins maternels et les chiots sont laissés seuls lorsque celle-ci se déplace. (Boitani L, Ciucci P 1995)
Chez le chien, il est difficile de décrire un schéma hiérarchique. Les relations dyadiques stables existent au sein d’un groupe de chiens mais aucune organisation hiérarchique claire n’est dégagée (Bradshaw 2009).

Certains discours tentent de nuancer ces études en pointant la diversité des races de chiens, de leurs fonctions et de leur écologie. Il en est ainsi pour le chien du Groenland dont on va mettre en avant le caractère « primitif ». Chez les Inuits, avant la période de sédentarisation organisée par le gouvernement canadien, les qimmiks (chiens inuits) n’étaient pas attachés et ils étaient éduqués à l’autonomie dans un contexte de survie qui n’est en rien transposable au contexte européen du 21ème siècle.( F. LEVESQUE 2008)
Pour ma part, je pense que si l’on considère qu’il y a un « propre du chien », ce postulat va fonctionner comme un performatif. C’est à dire que vont se matérialiser dans les agissements et dans la compréhension des faits, les frontières postulées en pensées.
Il en est ainsi des relations sociales et du concept de meute appliqués par les mushers aux chiens qui vivent en groupe. Penser le groupe de chiens à partir d’une grille de lecture « meute apparentée au fonctionnement social des loups » c’est voir cette meute, et la créer.
Les chiens de traîneaux, dans le mode de vie occidentale, dépendent de l’humain dans la totalité des actes de leur vie quotidienne. L’alimentation, les déplacements, le choix des congénères, la reproduction, les activités physiques et cognitives, le jeu. Les temps de contact interspécifiques et intraspécifiques sont en permanence sous contrôle d’un humain référent. Ils sont également sous contrôle sanitaire avec injonction légale de bonne santé et de bien-être.
D’autre part, le canis familiaris possède la faculté extraordinaire d’interpréter les émotions humaines, de constamment rechercher des signaux permettant de décoder l’humeur et la gestuelle, d’observer les évènements de l’environnement anthropique qui vont rythmer sa journée afin d’ y accorder son propre comportement. Le chien est connecté à son humain référent. Dans la société française, toute velléité d’autonomie de l’animal est assimilée à une errance ainsi qu’à un défaut de maîtrise de l’humain. Cette « faute » renvoie le propriétaire à ses responsabilités et à l’injonction de contrôle encadrée par la loi. Ce contrôle permanent de l’activité physique, émotionnelle et cognitive renforce la dépendance du chien à l’humain.
Dans ce contexte, « le propre d’un groupe de chiens », observable d’un point de vue extérieur, ressemble plutôt à un imbroglio relationnel dans lequel le musher joue un rôle central. Pour ma part, c’est par le concept de culture hybride (D.LESTEL 2004) que j’aborderai le groupe canin-humain. Le quotidien avec des chiens de traîneau sur un territoire identifié peut être envisagé comme espace et lieu d’expression d’une communauté hybride conçue comme « associations d’hommes et d’animaux, dans une culture donnée, qui constituent un espace de vie pour les uns et pour les autres, dans lequel sont partagés des intérêts, des affects et du sens » (D.LESTEL 2004 ). Toutefois, cette définition généraliste ne dit rien des mécanismes du lien et nécessite une exploration plus fine.
Des hypothèses sur la relation homme-chien
Dans les relations homme-chien, depuis une dizaine d’années, des hypothèses nouvelles fondées sur les relation affines ont émergé. La première hypothèse s’intéresse au concept des interactions positives, négatives ou neutres, la seconde au concept de leaderschip. Ces hypothèses valorisent les affinités entre les individus et réfutent le concept de hiérarchie de dominance/subordination qui décrit toujours une relation intraspécifique. En effet, en éthologie le concept de hiérarchie de dominance et subordination est utilisé pour décrire les relations entre deux individus d’une même espèce à partir de la répétition d’interactions agonistiques. Un individu devient dominant, l’autre subordonné. Cette hiérarchie permet de structurer le groupe et de limiter les conflits en situation de compétition (pour une ressource alimentaire, un partenaire sexuel). Le caractère interspécifique de la relation homme-chien écarte de fait toute compétition entre les deux espèces.
La balance des interactions
La balance des interactions est une hypothèse pouvant être utilisée pour décrire les relations homme-chien. Elle émerge suite à des recherches sur le stress dans la relation homme-animal et ses effets délétères sur les animaux de rente (bovins, porcins), tout comme sur la performance sportive des chevaux.
Hinde (1979) a montré que chaque interaction est influencée par le résultat de la précédente. Il s’établit ainsi une mémoire des interactions passées et chacun des deux partenaires s’attend plus ou moins à un certain comportement de la part de l’autre lors de la prochaine interaction.
Selon Boivin et al. (2012), la balance des interactions est définie comme « l’ensemble [des] interactions (positives, négatives et neutres) qui module la perception qu’a l’animal de l’homme et réciproquement, et qui permet de construire la relation entre les individus. En effet, chacun des partenaires de cette relation identifie et adapte en conséquence son comportement à l’autre, voire aux autres, par discrimination et généralisation. Il existe une mémoire des interactions. Dès lors, que ce soit pour les partenaires de ces interactions répétées mais aussi pour un observateur extérieur qui les suit sur la durée, il apparaît possible de prévoir l’issue des futures interactions »
Autrement dit, dans des relations homme-chien dégradées, l’attention portée et répétée sur des relations positives permet de rétablir un équilibre dans la balance. Si cette conclusion va de soi pour de nombreux propriétaires d’animaux domestiques, la possession de nombreux chiens nécessite que le dispositif relationnel soit regardé dans son ensemble et qu’il autorise chaque canidé a discriminé positivement les interactions avec son musher. Toutefois, une critique peut être adressée à cette théorie qui vise une rentabilité économique ou une performance sportive. En effet, on peut lui opposer qu’un musher présent dans son chenil juste deux heures par jour, autrement dit laissant seuls ses chiens pendant vingt-deux heures, pourra obtenir une balance des interactions positive, s’il veille à la qualité relationnelle durant ce moment. La balance ne dit donc rien de la qualité de vie globale. Elle peut être positive dans un cadre de vie favorisant le développement de stéréotypies.
Le leaderschip
La détention des ressources du chien, pourrait, d’après Yin (2007) et Titeux et al. (2013), placer l’humain en position de leader. Pour ma part, je préfère utilisé le concept de leaderchip caractérisé par la notion d’initiateur du mouvement. Quand le leader (humain ou canin) a initié un déplacement, les autres membres du groupe sont confrontés à un choix : suivre ou ne pas suivre. Ainsi, la cohésion du groupe implique l’existence de mécanismes permettant d’unifier la réponse collective à partir d’une initiative individuelle.

Dans les groupes de chiens de traîneau, le musher actualise des possibilités de changement d’état comportemental (se promener, manger, jouer, être attelé, accéder à un espace, accéder à une ressource, brosser, masser, câliner… ). Il est aussi celui qui prend soin des autres et assure la sécurité individuel au sein du collectif. Ces possibilités sont potentialisées par le chien qui souvent observe et attend, voire invite au déplacement ou à l’action. Dans certaines situations le chien cherche l’accord de son musher. Il y a une interrogation ou bien même une demande de validation de l’acte effectué. Un espace d’attente se crée dans lequel une tension s’installe, un nœud relationnel qui propulse l’humain référent dans une situation de libération du mouvement. La justesse des réponses humaines et canines influence le niveau de confiance réciproque.
Les nombreux travaux sur leaderschip humain au 20ème siècle se sont surtout concentrées sur les éléments constitutifs du leader efficace, notamment à travers la théorie des traits du leaderschip avant les années 1950.
D’après Van Vugt et al. (2009), la clé qui explique l’émergence du leadership et du followership (acte de suivre le leader) est le besoin de coordination.
Chez les espèces animales, de nombreux scientifiques ont décrit des déplacements animaux et ont tenté de modéliser la prise d’information dans les groupes. Des études en primatologie se sont aussi intéressés à l’organisation du pouvoir, des déplacements, des prises de décisions collectives. D’une manière générale, il semblerait que dans les mouvements de groupe, un leaderschip partagé soit plutôt la norme. Chez certaines espèces animales, les éthologues ont aussi remarqués des modalités de vote et de création d’un consensus avant les déplacements.
Trois types de leadership sont considérés :
- Le leadership constant selon lequel un seul individu dominant initie et dirige les déplacements du groupe
- Le leadership partagé ou distribué selon lequel chaque individu peut potentiellement être leader
- Le leadership partiellement partagé
Le chien de tête
La place du chien de tête (ou meneur) d’un attelage de chien de traîneau est centrale dans la pratique du mushing. Elle illustre la circularité du leaderschip dans la relation homme-chien. Cette place est souvent décrite dans ses aspects fonctionnels : Il/elle connaît les directions, les allures. Il/elle est à l’écoute du musher, il/elle est rapide, réactif. Il/elle sait suivre une piste enneigée, se déplacer et emmener l’attelage dans des conditions de non visibilité pour le musher. De quoi parle-ton exactement ? D’éducation des chiens ? De caractère ou de tempérament de leader ? De génétique ?
De manière très spontanée et non réfléchie, le musher attribue au leader d’attelage des qualités et un statut qui dépasse les aspects fonctionnels. C’est un animal singulier au sein du groupe, avec lequel il entretient une relation qui se veut ou qui est différente. Paradoxalement, à l’attelage c’est toujours le chien le plus éloigné du musher., celui qui, projeté devant, devient ses yeux, sa volonté, son guide. En situation limite, lorsqu’il n’y a plus de visibilité, le leadership total bascule vers le chien de tête. Le musher n’a plus qu’une fonction de pilotage du traîneau dans un attelage mené par un chien.

Les meilleurs chien de tête ne sont pas ceux qui obéissent le mieux mais ceux qui intègrent le mieux la perspective de l’humain dans leur monde canin. La proposition pourrait d’ailleurs être retournée : Les meilleurs mushers ne seraient-ils pas ceux qui intègrent le mieux la perspective du chien dans leur monde d’humain ? Dans les deux cas, il s’agit d’une métamorphose, d’un métissage relationnel et physique dans lequel la multiplication des contacts, des caresses et du léchage ainsi que les mouvements conjoints, inscrivent dans les corps respectifs la présence de l’autre et crée un devenir commun ( Donna Haraway 2003).
Cette relation, teinté d’animisme, et que notre vision européanocentrée du chien admet avec beaucoup de réserve, a probablement une filiation avec le type de relation que les Inuit avaient avec leurs chiens. L’anthropologue Francis Levesque a montré dans ses travaux de recherche comment les Inuits et leurs chiens ont constitué une unité symbolique et économique indissociable. Il rappelle à la suite des travaux de Therrien (1987) que cette unité se traduit même dans le vocabulaire courant en Inuktitut : « Ainsi, le terme qimuksiit en est un exemple frappant car il s’agit du terme qui sert à décrire comme un tout l’homme qui voyage en traîneau avec ses chiens » ( Levesque 2008).
Le consensus dans le groupe homme-chiens
Dans l’espace clos du chenil, de nombreuses scènes permettent de valider l’hypothèse d’un leaderschip. Cependant, son organisation spatiale et le degré d’autonomie laissé aux chiens vont autoriser ou non l’expression d’un leaderschip partiellement partagé et la possibilité de consensus dans le déplacement.
Le consensus dans la relation homme-chien pourrait s’obtenir par une adhésion avant le mouvement lui-même. Cette hypothèse a déjà été vérifié dans différentes recherches, notamment sur des groupes de chevaux de przewalsky vivant en semi-liberté et sur d’autres groupes sociaux de mammifères (macaques, babouins, éléphants). Certains travaux affirment l’existence d’un vote chez de nombreuses espèces animales.

L’exemple du repas est typique chez moi. Le « on va manger ? » déclenche des vocalises chez certains chiens et se propage vers d’autres. Il déclenche aussi un trépignement et une agitation joyeuse. Il n’est pas suivi par un départ immédiat vers les chenils respectifs mais par une attente de quelques secondes où chacun, humain et chiens, actualisent le départ collectif pour se nourrir. Ce « on va manger ? » peut aussi être déclenché par un chien, par un aboiement typique. Il me semble qu’à ce moment précis il y a un accordage du groupe sur la réalité et l’immédiateté de ce déplacement vers la ressource. J’ai décidé de ce moment mais je vérifie quand même que je suis compris et qu’il y a accord majoritaire du groupe. Cette vérification ne passe pas par l’écoute de tous les chiens mais par l’impression d’un accord global. Elle n’est pas raisonnée, elle est ressentie.
Il s’agit là, à dessein, d’un exemple vécu par de nombreux mushers et qui illustre notre difficulté à parler de ce que nous vivons réellement. On pourrait opposer à cette situation la création de routines, d’un conditionnement, d’un apprentissage, d’un dressage mais ce serait se focaliser sur le résultat obtenu. Or, le consensus n’est pas lié au résultat de l’action, il est lié au partage de l’information et de la décision. S’il y a joie du collectif canin dans la perspective de manger, cette joie concerne plus le mouvement organisé pour aller vers la ressource que la ressource elle-même.
Avec des chiens dont on maîtrise une grande partie de l’activité, le consensus peut apparaître comme une utopie ou un biais d’interprétation. Je pense qu’il s’agit surtout d’une attention à l’expression de processus de cohésion qui s’incarnent dans la relation homme-chiens vivant en groupe. Les conditions de vie quotidienne, l’attention du musher et la décision d’en faire une réalité de la vie partagée favorise ou non son émergence.
Le chenil, lieu d’expression d’une communauté hybride
L’organisation de l’espace et le type de relation que celui-ci autorise, interspécifique et intraspécifique, est un élément clef dans le relation avec les chiens vivant en groupe.
Les questions de gestion, d’organisation comme celles de la vision de ce qu’est un groupe de chiens de traîneau sont centrales car d’elles vont découler la structuration du quotidien, l’ambiance générale et un « bien-vivre » qui autorise un « devenir-ensemble ».
Ce qui va être présenté ci-dessous ne constitue pas une recherche scientifique mais une tentative de création d’un type idéal. J’ai organisé ce travail en m’appuyant sur un ensemble de constats et d’hypothèses issus de multiples expériences d’immersion et de contagion, se déroulant sur trente années de vie commune avec un groupe de chiens de traîneau. Il s’agit plus d’un compagnonnage réflexif mis en mots. Confronté à une réalité complexe, j’ai tenté d’élaborer des situations typiques permettant de caractériser et d’expliquer des relations homme-chiens dans un contexte de vie quotidienne avec de nombreux chiens de traîneau.
Typologie des groupes « mushers-chiens »
Plus le collectif de chiens est grand, plus l’organisation humaine tend spontanément vers une normalisation des modalités du vivre-ensemble.
L’unité du groupe humain-canin peut lisser les relations entre les individus ou au contraire veiller à leur expression. Une typologie des groupes « musher-chiens » peut se dégager à laquelle on peut associer des tendances de leaderschip. J’en envisage trois, que je nommerais « monocorde », « polyphonique » ou « symphonique ». Un tableau à la fin du document synthétise ces trois tendances idéales.
Ces catégories sont délibérément débarrassées de nuances et renoncent à l’exhaustivité des situations individuelles pour tenter de donner du sens et permettre à chacun de sortir sa pratique de l’imbroglio relationnel des groupes hommes-chien. Ainsi, aucune situation réelle ne correspond à un type idéal. Chaque musher et son groupe canin peut donc se retrouver dans toutes les catégories et exercer un leadership différent selon les situations.
Le groupe « monocorde » répond d’une seule voix, sur une seule note, sans nuance. Du point de vue du musher, le groupe monocorde est très confortable. Un mot, un geste, un sifflement produit une action à laquelle tous les chiens réagissent. Il y a une certaine beauté à ce mouvement conjoint qui masque des réalités bien différentes selon la manière dont elles sont obtenues. Cette chorégraphie peut être regardée sous l’angle de la collaboration et d’une fine communication positive mais aussi sous l’angle du domptage, de la maîtrise et de l’exploitation.
Le musher standardise les possibilités d’interactions entre les chiens et les modalités de soin. Il y a un souci d’efficacité, de gain de temps dans tous les actes du quotidien. Ses chiens ont aussi un phénotype très proche. L’ensemble de l’organisation est tournée vers un objectif de compétition, ou un objectif professionnel à vocation touristique.
C’est un type de groupe qui a une puissance forte d’intégration de nouveaux chiens car les routines ont un caractère rassurant et la nouveauté ne vient jamais rompre les équilibres établis. Il y a puissance d’un pouvoir institué mais aussi l’expression souveraine du musher et son souci de tout maîtriser. Ce fonctionnement n’est pas incompatible avec une affection profonde pour les chiens. Il peut conduire aux développements de stéréotypies chez le canidé.
Le musher d’un groupe monocorde culmine dans la figure du « musher ingénieur » qui organise le quotidien selon des processus qui vise principalement la performance et le gain de temps. Le « musher ingénieur » a un rapport chiffré au groupe de canidés. Sa conception du sport tend vers une pratique digitale (voir article Blog LGH « le traîneau à chien est-il un sport de glisse ?).
Le groupe monocorde s’associe volontiers à des croyances qui vont établir une limite claire entre l’homme et l’animal. Le musher pensera aussi la relation (caresses, contacts, interactions avec les chiens) dans un temps dévolu et dans lequel il exprime à nouveau toute sa maîtrise. Le chien est souvent réifié, considéré à travers sa fonction d’animal de trait et ses caractéristiques à l’attelage ou sous le prisme d’un éthogramme. Le leadership est exercé uniquement par le musher et les décisions du groupe sont non partagées
Le groupe « polyphonique » se rencontre dans les chenils réduit (moins de 15 chiens). Ce groupe parle à plusieurs voix dans une tonalité identique. Le musher individualise les interactions, les dyades sont moins nombreuses. Les personnalités de chiens semblent plus affirmées et stabilisées car renforcées par des relations canines mieux identifiées. La relation dyadique est moins susceptible d’évoluer car les routines les inscrivent dans une permanence des situations rencontrées.
Ces groupes de chiens peuvent donner l’illusion d’une hiérarchie établie, fondant l’idée d’une meute. Le musher valorise la collaboration avec ses chiens. Les habitudes rassurent et tout changement est moins bien absorbé par les canidés. Le collectif est moins prégnant et donc plus réceptifs aux perturbations extérieures. Il est vite protectionniste pour retrouver immédiatement la tonalité perdue de la polyphonie.
Le musher d’ un groupe polyphonique a un rapport émotionnel au groupe et aux individus qui le compose. Cette approche émotionnelle du quotidien peut osciller entre la joie extrême et la colère, se situer entre la fusion et le rejet, entre l’amour inconditionnel et la violence. Cette modalité relationnelle produit des comportements d’anxiété ou d’affection extrême. Le musher culmine dans la figure du « musher fusionnel » ou du « musher-éducateur ». Sa conception du sport tend vers une pratique analogique dans laquelle le groupe de chiens sportifs et l’humain sont auto-référents et ne cherchent pas à se mesurer à d’autres.
La figure du musher d’un groupe polyphonique se retrouve plus chez les pratiquants de loisirs ou chez les adeptes de la randonnée. On la retrouve aussi aussi chez les novices. L’expérience de vie avec plusieurs chiens s’apprend majoritairement en faisant, dans une sorte de bricolage où chacun cherche ensemble, en aménageant un espace de vie commune. Le musher construit des routines, des organisations, il teste. Chiens et mushers apprennent à se connaître dans les petits actes de la vie quotidienne. C’est le groupe où les apprentissages mutuels se construisent. Les chiens d’un groupe polyphonique peuvent avoir un phénotype plus diversifié ou à l’opposé ne représenter qu’une seule race de chiens d’attelage. Le musher tend vers une mythologisation de son groupe de canidés comme de sa pratique en leur donnant une dimension légendaire et en les dotant de caractéristiques fictives. Le leadership peut être partiellement partagé.

Le groupe » symphonique » est un assemblage de différentes voix accordées aux règles et aux implicites majoritairement fixés par le musher mais obtenu par consensus avec son groupe de canidés. La taille du groupe de chiens est importante (+ de 20 chiens). Les dyades nombreuses contraignent le chien à l’apprentissage d’une neutralité comportementale, d’un statu quo réduisant les interactions de type agonistique et autorisant un droit à l’erreur. Le groupe symphonique standardise certaines actions. Le musher pose comme pilier à son organisation et à toute action, la qualité relationnelle entre les membres du collectif. Il ne cherche pas la normalisation des comportements (comme dans un groupe monocorde) mais leur accord. Dans la balance des interactions, il va valoriser celles positives tout en tolérant un certain degré d’antagonisme. En bon chef d’orchestre, il utilise les différentes voix de son groupe canin et leur accorde une attention particulière. Il les positionne dans le collectif de manière à ce qu’aucune ne recouvre les autres tout en étant entendue. Chaque chien doit pouvoir développer son propre registre comportemental mais au service d’une ambiance de concorde. L’ambiance est un objectif et elle est travaillée quotidiennement. Elle est le pilier principal dans la pratique de l’attelage. Le musher dans son activité quotidienne avec ses chiens vit une relation de compagnonnage. Ici, la figure du musher culmine dans celle du musher « leader » ou du musher « chef d’orchestre ». Le chien est considéré comme sujet et le musher tend vers le développement de son autonomie et de sa robustesse (adaptabilité)
Ce type de groupe humain-canin n’a pas de filiation directe avec l’orientation prise par l’activité d’attelage et la culture sportive. Le groupe symphonique place la qualité relationnelle comme fin en soi et peut très bien considérer la pratique sportive comme optionnelle. Le leadership humain tend vers le partage et la distribution des rôles. Le musher cherche l’accord de son groupe de chiens par consensus.
Tableau récapitulatif des types idéaux
| Tendances du groupe hybride | Caractéristiques | |
| Humain | Canin | |
Monocorde | Standardise les mouvements et les interactions possibles, privilégie l’organisation, le gain de temps, rationalise l’espace, la pratique d’attelage est tournée vers l’objectif sportif ou touristique et la performance, le musher tend vers la figure du musher-ingénieur, le leadership est non partagé | Groupe de chiens important + de 20 chiens, répond d’une seule voix, lisse les individualités, dyades plus importantes, rassure les chiens par l’habitude, groupe stable, développement de stéréotypies, le chien est réifié et performant |
Polyphonique | Individualise le quotidien, rapport plus émotionnel au groupe et à l’individu, la pratique de l’attelage est auto-référente, le musher tend vers la figure du musher-éducateur, mythologisation du groupe de chiens et de la pratique de l’attelage, le leadership est partagé partiellement | Groupe de chiens réduit (- de 20 chiens), répond à plusieurs voix sur une tonalité identique, dyades stables, illusion d’une hiérarchie, chiens fusionnels ou anxieux, le chien a une dimension légendaire, les chiens sont performants ou robustes |
Symphonique | Recherche d’une ambiance de concorde, relation de compagnonnage avec les canidés visant l’autonomie animale, le musher tend vers la figure du « chef d’orchestre », la pratique de l’attelage est optionnelle, le leaderschip est partagé partiellement et tend vers des formes de consensus | Groupe de chien important (+de 20 chiens) dyades nombreuses, neutralité comportementale contrainte, le chien est sujet et robuste, il intervient dans la décision collective |
Les figures présentées dans le tableau ci-dessus correspondent à des figures idéales typiques (Weber, 1965). Comme souligné plus haut, les catégories « monocorde », « polyphonique », « symphonique » ne retranscrivent pas une réalité observable en tous points chez un musher et ses chiens. Il s’agit d’outils méthodologiques qui permettent l’analyse des représentations ou des pratiques. Ces figures idéales typiques peuvent constituer un canevas utile à l’analyse des pratiques de vie quotidienne des mushers français et de leurs chiens.
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